La Belle Epoque des pilleurs d'églises, par Vincent Brousse et Philippe Grandcoing
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Coïncidence … ou prémonition ?
Vendredi matin, je visitais l’exposition du musée de Cluny consacrée à la remise à la mode du monde médiéval au début du XIXème siècle, à l'apparition de riches collectionneurs d'art ancien et à la recrudescence des faux objets religieux. La sortie du musée se faisant par la librairie, je suis tombée sur ce livre, tout à la fois dossier judiciaire, livre d’art, analyse politique d’une organisation de truands et objet éditorial assez surprenant dans sa forme.
Ce qui a immédiatement capté mon attention est le nom des auteurs, particulièrement celui de Philippe Grandcoing, dont je lis toute la production depuis plus de 7ans, en particulier – mais pas que – sa série des Enquêtes d’Hippolyte Salvignac, l’antiquaire fureteur en compagnie de son compère policier l’inspecteur Jules Lerouet.
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Cet ouvrage est essentiellement centré sur une affaire de cambriolages à répétition d’objets précieux perpétrés entre 1904 et 1909 au cœur du Massif Central – Creuse, Haute Vienne, Puy de Dôme, Cantal, Lot et Corrèze - par une bande organisée missionnée par des antiquaires marrons, français et internationaux.
D’abord le dossier judiciaire, car le gang a été démantelé, ou du moins en partie, et a fait l’objet de deux procès dûment documentés : procès-verbaux d’interrogatoires, comptes-rendus de séances, articles de presse locale et internationale.
L’affaire Thomas est un fait divers exceptionnel en Limousin et une affaire en or pour la presse. Elle met en scène deux frères cambrioleurs d’églises, Antony et François Thomas, assistés d’un « porte-faix » Antoine Faure, avec pour complices plusieurs antiquaires et/ou collectionneurs « experts », parfois commanditaires et/ou receleurs : Michel Dufay, fabricant de meubles et de copies, Henri de Lannoy, collectionneur d’antiquités, Charles Tricou, antiquaire restaurateur d’œuvres d’art et copiste … et Gilbert Romeuf, l’antiquaire parisien qui vendra la mèche.
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Il faut rappeler le regain de vogue des riches collectionneurs de l’époque pour les objets du moyen-âge et en particulier les émaux de Limoges, la faible protection des sublimes églises romanes de la région contre les vols, la richesse de ces trésors mal gardés, et replacer le fait divers dans son contexte politique : les conséquences des lois laïques, l’antisémitisme ravivé par l’affaire Dreyfus, l’opposition des catholiques extrémistes contre la République, les Juifs et les francs-maçons, contre les curés qui bradent le patrimoine.
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L’idée des trafiquants est de repérer les objets religieux dans les églises mal protégées, contacter leurs desservants en leur annonçant que leurs pieux objets d’art – des châsses et des reliquaires constellés de pierres précieuses et de plaques d’émaux – seraient bientôt laïcisés (par la loi de séparation des Eglises et de l'Etat): « N’est-il point préférable de les échanger contre des copies exactes et des billets de banque qui vous permettront de réparer vos églises ? »
Car la substitution par un fac simile – voire plusieurs – de l’objet original est très lucrative : le prix de vente final d’une œuvre authentique représente entre 10 à 20 fois le coût de l’achat initial plus la fabrication de la – ou des – copie (s).
Mais hélas, le problème demeure la nécessité de la revente. La « bande à Thomas » est dénoncée par ceux-là même à qui les malfrats ont cherché à vendre le produit de leurs vols.
Une affaire hors norme dont le principal protagoniste, Antony Thomas, portant beau, amateur de femmes et habile à se grimer en tout un tas de personnages, a inspiré Maurice Leblanc et son légendaire gentleman cambrioleur Arsène Lupin qui déclare haut et fort dans « L’aiguille creuse » parue en 1909 que la châsse d’Ambazac, entendons bien l’originale, figure parmi son stock d’objets conservés à Etretat.
Et cette affaire fut aussi la source d’une adaptation de la législation sur la protection des objets d’art classés monuments historiques et leur inaliénabilité.
Conclusion de ma part : je relis le polar historique de Philippe Grancoing !
La Belle Epoque des pilleurs d’églises, par Vincent Brousse et Philippe Grandcoing, publié par Les Ardents Editeurs, 336 p., 28€.