Bigmammy en ligne

Journal de bord d'une grand'mère gourmande, de ses trois filles et de ses 5 petits-enfants à travers le monde

17 mai 2008

Histoire de Jacqueline et Pierre - Dernière partie

C'est aujourd'hui la journée nationale de quête de la Croix-Rouge Française, et en mémoire de Jacqueline Briot, je vous demande de donner généreusement (vous êtes 81% à habiter en France parmi les lecteurs de ce blog), même si, par malheur, ce n'est pas la belle Adriana qui vous sollicite. La hausse des prix alimentaires pose en effet de graves problèmes d'approvisionnement aux équipes dédiées à secourir les plus démunis, ce que Jacqueline déplorait déjà lorsqu'elle était la présidente départementale de la croix-Rouge de Vendée, et nous, derrière nos ordinateurs, que faisons-nous concrètement ?
Voici donc le troisième volet de l'histoire de Jacqueline et Pierre Briot, auxquels nous pensons souvent. Et tant que les personnes auxquelles nous pensons ou faisons référence dans nos discours sont présents dans notre mémoire, ils sont toujours vivants....


Histoire de Jacqueline et Pierre Briot - dernière partie.

Une ambulance au Palatinat

1944__carte_identit__Croix_RougeAprès le 8 mai, Jacqueline arrive aussi dans le sud ouest de l’Allemagne ; nos deux héros vont-ils se rencontrer ? La Roche-sur-Yon est libérée en aout 1944 : on a plus que jamais besoin de la Croix-Rouge, pour soigner les blessés, accueillir les déportés et les prisonniers, recueillir les réfugiés auxquels tout manque. Pour Jacqueline et sa famille, les derniers mois de guerre ont été très durs, avec son frère Guy parti au maquis de la Vienne – celui qui avait eu l’audace de subtiliser un pistolet allemand en juin 1940.

Jacqueline, qui a acquis de l’expérience et a le sens du commandement, se voit proposer un poste d’infirmière en Allemagne : il s’agit de gérer une ambulance Croix-Rouge dans une gare du Palatinat, où passent prisonniers, déportés et soldats en voie de rapatriement vers  la France.

Appuyée par quelques secouristes, Jacqueline, qui a 25 ans, soigne, réconforte, rhabille, nourrit. Elle aussi rencontre de Lattre : son Etat-major est à quelques kilomètres du Poste Croix-Rouge ; il en passe l’inspection, et, quand il apprend que la petite infirmière est, comme lui, vendéenne, il l’invite à sa table. Jacqueline aura ainsi connu le somptueux ordinaire du Commandant en chef français en Allemagne. Pierre est sans doute passé par ce poste, en tout cas il en a conservé le souvenir, mais ce n’est pas l’origine de leur couple.

Démobilisés et remobilisés

Car leurs chemins vont beaucoup diverger.

Jacqueline est rentrée à La Roche-sur-Yon, et exerce dans la paix le métier d’infirmière qu’elle a appris si rudement dans la guerre. A vrai dire, elle s’ennuie peut-être un peu, et reste célibataire jusqu’à 34 ans. Elle a en effet renoncé à retrouver un jour son fiancé de 1940, aviateur perdu dans le combat de Dunkerque. Un secret dont elle parlera si peu, et jamais à Pierre. Ses loisirs sont surtout consacrés aux équipes secouristes Croix-Rouge, qu’elle forme et encadre.

Pierre est revenu dans l’Oise, démobilisé à tous les sens du terme. Il ne va pas y rester longtemps. Il m’a dit un jour : « Il n’y avait pas de débouchés, alors je suis parti ». Comme toujours, il sait prendre des décisions. Son « évasion », cette fois ci, va le mener en Côte d’Ivoire.

Dans cette colonie, orgueil de ce que l’on appelle alors, sans complexes, l’œuvre civilisatrice de  la France, on construit, des routes, des écoles, des hôpitaux, des ports. Partout, il faut de l’électricité, et Pierre, justement, a appris, sur le tas bien sûr, le métier d’électricien. Il monte à Abidjan une petite entreprise d’installation électrique.

1954__mariage___Saint_LouisPierre, jeune entrepreneur bien dans sa peau, revient en vacances en Métropole tous les étés. Un jour de l’été 54, il participe à un mariage en Vendée, pays qu’il ne connaît pas : il y rencontre Jacqueline, ils se parlent, ils dansent, ils se plaisent, ils se reverront très vite. Il lui demande sa main, et elle dit oui. Il l’emmène donc à Abidjan.

Un jeune couple heureux et efficace

De 1955 à 1967, Pierre et Jacqueline vont être heureux dans une belle villa de Cocody. Pierre a beaucoup de travail ; il a formé des Ivoiriens à ce métier qu’il connait bien, c’est un homme de parole, un ancien de  la France libre - ce qui à l’époque constitue à juste titre une garantie reconnue -. Il électrifie la superbe agglomération d’Abidjan et son Port autonome. Il s’adapte aisément à l’Afrique.

Jacqueline est devenue la gestionnaire de l’entreprise, faisant rentrer les impayés avec la même énergie qu’elle déployait pour organiser les secours. Elle est moins populaire que son mari chez certains clients nonchalants, mais la trésorerie de l’entreprise en est soulagée.

1960____AbidjanComme elle est arrivée avec sa réputation Croix-Rouge, le Comité local lui demande de créer en Côte d’Ivoire une activité secouriste : comme Pierre, elle aussi va montrer son aptitude à travailler en confiance avec les Africains.

A l’été 1958, les nouvelles équipes secouristes ivoiriennes vont, hélas, avoir l’occasion de montrer leur savoir-faire : le Territoire, qui n’est pas encore indépendant, expulse brutalement les Togolais et les Dahoméens d’Abidjan. Quinze mille malheureux, poursuivis dans les rues de la capitale, trouvent refuge dans le port bananier d’Abidjan. La directrice du secourisme contribue à organiser le soutien et les soins. Elle s’appuie sur des cadres secouristes togolais et dahoméens qu’elle a formés à Abidjan.

Retour en Vendée

En 1967, Pierre se voit proposer une activité par un industriel français, spécialiste des groupes électrogènes : il s’agit d’installer des groupes chez les clients. A priori, c’est simple. Mais on installe des groupes pour suppléer à une alimentation électrique défaillante dans les endroits les plus bizarres : le sommet de l’Aigoual, la station radio maritime de St Lys – il est vrai proche de Toulouse -, Bagdad, un coin tranquille à l’époque, ou au fin fond de la République populaire du Congo. Pendant près de 20 ans, Pierre va partir pour deux semaines ou pour trois mois, avec une camionnette pleine d’outils dont il a dressé attentivement la liste – imaginez les conséquences d’une clé de 10 oubliée à 500km de la première quincaillerie…-.Il va découvrir beaucoup de tribus variées et de nouveaux paysages, manger beaucoup de conserves, et aiguiser encore le sens de l’indépendance qui lui faisait passer les frontières en 1943.

Jacqueline retrouve  la Vendée, et bien sûr la Croix-Rouge, dont elle devient la Présidente départementale en 1971 ; c’est ainsi que nous ferons sa connaissance, la relation courtoise entre le directeur du cabinet du Préfet et la Présidentse de la CRF  devenant vite une amitié quasi familiale, qui résistera bien sur au départ normal du sous-préfet et de son épouse vers d’autres cieux.

1986__Chevalier_de_la_Lm_daille_Florence_NightingaleElle recevra, pour son action, les plus hautes distinctions de notre pays et de la Croix-Rouge internationale : la médaille Henri Dunant, puis la médaille Florence Nightingale – une décoration remise à Genève, décernée tout les deux ans à un maximum de cinquante personnalités dans le monde, parfois à titre posthume…..

C’est une présidente créative, qui mobilise les puissants pour la Croix-Rouge, et se fait aimer de la base. C’est ainsi que la confiance des militants de la Croix-Rouge la porte au Conseil national dont elle devient Administrateur. A Paris, elle est écoutée, et on sait utiliser ses compétences, notamment en Afrique : elle est chargée de développer des relations étroites entre les CR d’Afrique de l’Ouest, celle du Benin notamment, et la CRF.

Pierre sur les routes et dans les avions, Jacqueline à Paris, à Genève ou à Cotonou, c’était l’idéal.

1990__avec_les_Mens

Mais la retraite sera pour eux deux un moment plus difficile. Nous avons essayé de leur faire oublier les petites et grandes misères de cette période, et nous y avons parfois réussi. Chaque année, ils venaient passer les premiers jours de mai au Calfour, aimant nos enfants comme les enfants et donc les petits enfants qu’ils n’avaient pas eus, laissant des souvenirs, des expressions verbales, des témoignages très vivaces. Ainsi, nos filles ont eu le rare privilège d’avoir connu trois couples de grands-parents.

 

Aujourd’hui, ils nous manquent, mais ceci est une autre histoire.

 

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Histoire de Jacqueline et Pierre - Partie deux

Les camps de Franco

Quelques heures plus tard, Pierre fait connaissance avec les prisons franquistes, dans la petite ville de Barbastro. La geôle est surpeuplée de gens dont l’avenir est bien sombre, des combattants républicains notamment.
1943_Carte_de_rationnement_de_Pierre__Miranda_de_EbroLa bureaucratie gouvernant l’Espagne franquiste, le petit évadé français reçoit le 28 juin 1943, à Barbastro, une carte d’alimentation (« cartilla individual de racionamento »). Il y a bien une carte d’alimentation, certes, mais il n’y a rien à manger.

Quelques jours après, Pierre est transféré à Miranda de Ebro. C’est un camp d’internement, créé en 1937 au cœur de la Castille franquiste pour enfermer les Républicains. Les évadés de France, comme les autres détenus, sont soumis à un régime de famine. Pire encore : l’hygiène y est inexistante. Il y a un point d’eau pour 3000 détenus dans le quartier des Français, et la plupart des détenus conserveront, comme Pierre, des séquelles médicales de leur séjour.

bientotmidi___Miranda

Pierre y passe un long hiver, dans le vent glacé du plateau castillan. Cependant, comme tous ses compagnons français qui ont réussi la traversée des Pyrénées, il sait que les Espagnols ne l’extraderont pas en France occupée, et même le relâcheront un jour ou l’autre.

Franco, malgré l’aide que lui ont apportée en 1936 l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ne collabore pas avec ces puissances, même entre 40 et 42, quand tout semble leur réussir. Dès le début 43, la défaite allemande à Stalingrad le conforte dans sa prudente neutralité. Les Américains et les Britanniques négocient avec lui certaines facilités économiques et militaires, notamment l’exfiltration des évadés de France, parmi lesquels, d’ailleurs, se trouvent des pilotes anglo-américains abattus en France, et bien sûr les Français qui veulent rejoindre la France combattante en Afrique du Nord.

Deux poutrelles d’acier et deux sacs de ciment

1943__d_cembre_sauf_conduit_pour_la_sortie_du_campC’est ainsi qu’un jour, Pierre est emmené par les gardiens vers un train. Pas d’explication, bien sur, mais le train roule vers le sud. Pierre a gardé le souvenir d’une Espagne totalement désolée, ravagée par la guerre. C’était particulièrement vrai pour Madrid, assiégée pendant 3 ans, et bombardée chaque nuit pendant les offensives.

Mais à Madrid, l’ambiance change : plus de surveillance étroite, « Vous allez chez De Gaulle » ; les jeunes gens sont réceptionnés par  la CROIX-ROUGE américaine et par les représentants de la France Libre, très active à Madrid, défiant ouvertement l’Ambassade officielle de Vichy, dont certains de ses membres sont d’ailleurs issus. La CROIX-ROUGE rhabille de neuf ces jeunes gens, et leur alloue un pécule « solide » en pesetas. Pierre touche ainsi un costume, des chaussures, du linge et de l’argent. Et il reprend le train pour le port de Malaga, où l’attend le bateau pour Casablanca.

A Malaga, Pierre et ses copains ont une nuit à passer ; comme tous les jeunes gens, ils trouvent sans peine les lieux où l’on s’amuse. On imagine leur bonheur, après plusieurs mois de privations. Le bonheur peut avoir ses pièges : Pierre, qui n’avait pas bu une goutte d’alcool depuis six mois, a forcé sur le vin local, et s’est endormi profondément dans les bras d’une jeune beauté mercenaire. Il se retrouve au réveil sans costume, ni chaussures, ni argent. La petite demoiselle qui était sensée passer la nuit avec lui, a tout emporté. On lui prête des vêtements, et il va à la Police. Là, on lui montre une demoiselle, qui est justement sa compagne de la nuit. Et il refuse de la reconnaître, imaginant quelles lourdes conséquences son témoignage pourrait avoir dans cet Etat policier. La générosité, c’est déjà le trait dominant de Pierre !

En route pour le port : là, un cargo attend les passagers pour Casablanca, au Maroc libre. Mais ils ne sont pas venus à vide : Pierre et ses copains apprennent qu’ils sont échangés contre remboursement : un évadé pour deux poutrelles d’acier et deux sacs de ciment. «C’est là, dira toujours Pierre, que j’ai appris ma vraie valeur».

La Première Armée française

Arrivés à Casablanca, les jeunes Français sont dirigés vers le Bureau de recrutement. Fin 43, le Comité français de Libération nationale, qui unit après tant de difficultés la Résistance, a besoin d’effectifs, pour participer à la lutte qui se prépare avec les débarquements en Europe. En Afrique du Nord, il lève toutes les classes mobilisables, chez les « Indigènes » comme chez les « Français de souche », et il voit arriver avec joie ces garçons (et filles) de France qui ont franchi les Pyrénées au péril de leur vie.1943__Pierre___Casablanca

Pierre, qui a déjà subi l’entrainement d’un chasseur alpin, recommence tout dans un Régiment de Zouaves. Départ vers la montagne de l’Atlas, exercice intensif et nourriture solide, de quoi oublier les miasmes de Miranda. Pierre, qui a une formation en électricité, est transmetteur, à l’état-major d’un régiment d’infanterie qui va « voir du Pays ».

Le débarquement en Provence

Il ne part pas, comme tant d’autres, en Italie ; son régiment est intégré à l’Armée du général de Lattre, le seul officier général français qui ait tenté de résister à l’invasion de la zone « libre » le 11 novembre 1942.

De Lattre est aussi le seul à savoir qu’il faut préparer sa Ière Armée française à débarquer en France, avec les alliés américains et britanniques, et à en chasser l’occupant. Et il la prépare bien. Dotés de matériel américain, travaillant sans relâche pendant l’hiver 43-44 et le printemps suivant, les soldats de la Ière Armée sont prêts quand on les envoie le 15 aout 1944 sur les côtes de la Provence.

Pour Pierre, c’est le baptême du feu, à Agay, le 15 aout, puis, pour la libération de Marseille, le 29 aout 1944. La remontée de la vallée du Rhône, puis de la Franche-Comté, se feront sans trop de drames, disait Pierre. Des jeunes des maquis (Forces Françaises de l’Intérieur) s’engagent sur le trajet. Moins entraînés, mal équipés, ils ont besoin de l’attention des « anciens », qui, comme Pierre, n’ont pas plus de 23 ans. 

Les Allemands se replient, sans trop insister jusqu’à une ligne précise : la frontière du Haut-Rhin, au sud de Mulhouse, où, pour eux, commence la « Heimat », la Patrie allemande. A partir de là, ils pratiquent une défense acharnée. Ils vont défendre l’Alsace tout un hiver, avec ce qui leur reste de bonnes troupes, d’armes et de matériels, avec aussi, pour beaucoup d’entre eux, l’expérience de cinq années de guerre, dont quatre en Russie.

Pierre se souviendra toujours du 2 février 1945 : c’est le jour de l’anniversaire du Général de Lattre, et c’est le jour où la Ière Armée est venue à bout de la poche de résistance de Colmar. La belle ville de Colmar, vouée aux fastes militaires depuis que Louis XIV y a pris pied au nom de la France en 1648, garde encore dans ses façades la trace de ce combat terrible. Pierre, petit transmetteur dans un régiment, est en première ligne et pense sa dernière heure arrivée.

RHIN et DANUBE

Mais il a eu de la chance, il est resté en vie et en bonne santé. Il va passer le Rhin au printemps 1945, car il sera de ces Français qui marcheront du Rhin au Danube jusqu’au 8 mai 1945, date de la capitulation du IIIème Reich.

bataille___ColmarQuand elle traverse ce qui a été une ville, son unité blindée marche au milieu des ruines ; les rues, les chemins, ne sont plus tracés. Il n’y a plus de résistance organisée, mais il faut se méfier des pièges et de jeunes combattants fanatisés. Dans les ruines d’une maison, Pierre, comme beaucoup de ses copains, ramasse et garde en souvenir un fusil allemand « Mauser », qu’il a ramené lors de sa démobilisation, et conservé toute sa vie chez lui. J’ai recueilli cet héritage, non sans avoir, conformément au Règlement militaire, séparé une « pièce essentielle » de l’arme.

(à suivre...)

 

 

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16 mai 2008

Histoire de Jacqueline et Pierre - Partie une

Tout comme j'ai relaté le récit croisé de l'histoire de mes parents, Claude a rédigé, à partir de ses souvenirs, l'histoire de ce couple auquel nous souhaitons rendre hommage. Nous, et nos trois filles, les avons aimés comme des Parents et des grands Parents, à tel point qu’un jour ils nous ont adoptés au sens de la Loi.

2008__papiers_de_famille_BriotContrairement à « Affaire terminée j’arrive », l’histoire des parents de Marie-Pierre, ce récit n’a malheureusement pas été écrit par eux : il est reconstitué, à partir de leurs souvenirs, émouvants, haletants ou cocasses, et qu’ils racontaient volontiers. Egalement d’une longue interview de Pierre Briot, donnée un après-midi de mai, sur la terrasse du Calfour, à l’ombre et dans les chants d’oiseaux, avec le bienveillant concours d’une bière fraiche. Troisième source : l’exploitation des archives familiales, dont nous sommes les gardiens.

C’est une histoire parallèle jusqu’en 1953, de deux Français nés dans des univers différents, manifestement destinés à des vies toutes simples, sinon médiocres, mais forcés par la guerre à déployer énergie et talents. Des gens qui se portent au devant du danger, décident vite, et font le choix de la difficulté.

Une enfance tranquille

Jacqueline Renaud est née le 4 octobre 1919, dans une famille de commerçants originaires du Marais vendéen, et installés à La Roche-sur-Yon.

1916_le_p_re_de_Jacqueline__en_poiluCe chef lieu, construit par ordre de l’Empereur Napoléon Ier pour gouverner la Vendée catholique et subversive, était un gros bourg sans charme, surtout peuplé, à l’époque, de fonctionnaires de Préfecture, et de commerçants qui desservaient l’économie agricole prospère du Bocage. 

Le père de Jacqueline, Alexandre Renaud, employé aux Chemins de fer de l’Etat, avait été mobilisé  pendant 4 ans en 1914-18, était rentré avec la croix de guerre, sans grave blessure, et avec la volonté de fonder au plus vite une famille pour oublier le cauchemar. La petite Jacqueline est bientôt suivie par deux beaux garçons, Guy et Yves. Tout irait bien dans ce petit monde si la maman, de santé fragile, ne donnait pas des signes d’épuisement. Une tante paternelle, Rosalie, veuve et prospère, se propose pour élever Jacqueline, déjà un peu turbulente. Jacqueline aura donc deux domiciles, celui de ses parents et celui de « Tante », tout près l’un de l’autre.1931__la_famille_Renaud

Tante Rosalie a pour meilleure amie Madeleine Joussemet, Présidente du comité vendéen de la CROIX-ROUGE, épouse de médecin ; toutes deux savent trouver une occupation utile aux jeunes gens, et c’est ainsi qu’elles mobilisent la petite Jacqueline, âgée de 8 ou 9 ans, pour les quêtes annuelles de  la CROIX-ROUGE. C’est un premier pas vers l’engagement de sa vie.

C’est à Coucy le Château dans l’Oise que naît, le 11 juin 1921, Pierre Briot ; pour cette famille-là, la vie est beaucoup plus rude : les parents sont tous deux ouvriers chez Ercuis, grande et prestigieuse fabrique d’argenterie, mais le salaire est maigre, et le petit Pierre, comme son frère, est voué à rester un ouvrier.

La guerre pour devenir adultes

Septembre 1939 : c’est la guerre. Pierre est trop jeune pour être mobilisé, mais, en Picardie, il verra les combats de près en juin 40. Jacqueline, qui a passé en 1937 son baccalauréat en mathématiques, ce qui est rare pour une jeune fille, a commencé des études de droit à Poitiers. L’armistice va y mettre fin, car Poitiers est en zone libre et La Roche-sur-Yon en zone occupée. Pas question d’ausweis pour faire des études.

Mais il y a pire : le 21 juin 1940, la Wehrmacht est entrée à La Roche-sur-Yon. La tante Rosalie, qui possède une grande maison, est requise de loger un officier allemand. Guy, le frère de Jacqueline, élève de Terminale, qui a passé 8 jours prostré de douleur, se glisse un soir chez Tante, et remet à sa sœur un pistolet allemand : « cache moi ça ». Il l’a volé dans la journée à un occupant – crime puni de mort par le code militaire. Il commence ainsi une carrière de résistant et d’officier qui le conduira aux grades de Colonel de parachutiste et de Commandeur de  la Légion d'Honneur.

Soulager les souffrances

Pour faire quelque chose, Jacqueline travaille bénévolement à la Croix-Rouge : et il y a de quoi faire pour accueillir les réfugiés de Belgique, du Nord et des Ardennes: soins, logement, nourriture, tout manque.

bombardementNantesLà aussi, il y aura pire, et même pire que tout : le soir du 16 septembre 1943, Madame Joussemet appelle Jacqueline : « NANTES a été bombardée, il faut du monde, tu pars avec une équipe». Sur les lieux, au Port, au centre ville, il y a 1500 morts et 2500 blessés ; des lambeaux de chair pendent aux arbres ; les jeunes Vendéens, qui étaient encore relativement protégés malgré la guerre, connaissent alors, et avec quelle dureté, leur baptême du feu.

Rejoindre de Gaulle par les montagnes

Pierre, lui, s’en approche. Dès 1940, il s’est mis en tête de s’engager – dans « l’Armée de l’armistice » réduite à 100 000 soldats en zone dite libre - et il veut servir dans les chasseurs alpins. Il faut rejoindre Chambery, mais il ne comprend pas bien qu’entre les Alpes et lui, il y a la redoutable ligne de démarcation, qui coupe  la France en deux, de la frontière suisse aux Pyrénées.

Il n’a, bien entendu, aucun papier ; il arrive à Chalons-sur-Saone, un matin de 1941 ; très simplement, il va dans un bistrot, et fait part de son intention de passer en zone libre. On lui dit qu’il a une chance s’il se glisse dans la masse des ouvriers d’une grande usine, tous titulaires d’ausweis, qui franchissent le pont-frontière tous les matins, à l’heure de l’embauche. Ce qu’il fait, et ça passe. Pierre inaugure ainsi une incroyable série de coups heureux, qui sont sa « marque de fabrique ».

Le voilà de l’autre coté, qui reprend le train pour Chambery. Il y arrive, court au Quartier. Il est en pleine forme, plein de fougue et de volonté de servir ; il est engagé. Il ne sera pas déçu par les Alpins : d’abord, le petit apprenti picard découvre les joies de la marche, du sport, du ski, de la montagne. C’est dur, mais ça ne lui fait pas peur. Et, pour la première fois depuis longtemps, il mange bien. De plus, les officiers ne sont pas écrasés par la défaite de 1940. Ils disent : « un jour prochain, le combat reprendra, il faut être prêts ; ici, on vous prépare à servir votre Patrie ».arm_e_armistice

Le 11 novembre 1942, ce discours devient réalité : pour répondre au débarquement américain en Afrique du Nord, les Allemands envahissent la zone libre. Les départements alpins sont occupés par les Italiens de Mussolini ; les bataillons de chasseurs alpins sont désarmés et dissous – d’ailleurs dans le respect des lois de la guerre.

Pierre parle à son chef de section : quoi faire ? « Tu peux rester ici, et plus tard rejoindre un maquis, dit le Lieutenant, ou tu peux aller t’engager en Afrique du Nord, où les Français ont repris le combat ; il faut passer par les Pyrénées et l’Espagne, mais il faut attendre le printemps prochain ». En avril 43, voilà notre petit chasseur en route pour Toulouse, avec des papiers en règle fournis par l’Armée de l’armistice.

Sorti de la gare Matabiau, il va sans hésiter consulter un agent de police, auquel il demande poliment comment on fait pour passer en Espagne ! Le brave flic manque de s’étrangler, et lui dit « Tu as eu de la chance d’être tombé sur un patriote, car j’ai bien des collègues qui t’auraient fait jeter en prison ; je connais des gens qui vont t’aider ; en attendant, je te boucle chez moi, car tu es vraiment trop naïf ».

La suite, c’est un obscur voyage en camionnette, de nuit, jusqu’à Lannemezan, un court séjour dans une petite scierie, avec quelques autres candidats à l’évasion, un passeur qui les fait monter jusqu’au col au risque des patrouilles allemandes (sur les évadés de France, voir le site www.effelle.fr/francais-libre/evades-de-france) .

guardia_civilArrivés en haut : « C’est par là les gars, la Guardia civil vous mettra en prison, mais vous en sortirez ». De fait, au premier village, la Guardia civil – très dense pour surveiller le pays à peine sorti de la guerre civile - les repère et les boucle. Mais le garde a besoin de son chef pour engager la procédure, et ils vont donc le chercher au bord d’un petit lac, où il pêche tranquillement.

(à suivre)

Posté par mpbernet à 08:30 - Jacqueline et Pierre - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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