25 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 18 (2)
Si vous souhaitez lire "Affaire terminée, j'arrive !", le récit à deux voix de mes parents de 1920 à 1948, dans l'ordre chronologique, ce qui est tout de même plus facile, reportez-vous au chapitre 1, publié le 6 février.
Chapitre 18 (2) – Clap de fin
A quelques temps de là, Lulu
obtient des services administratifs un ordre de mission pour aller chercher
notre petite Claudie qu'elle avait dû confier à des amis lors de son départ
d'Alger. A celui qui ne savait pas sur quel chapitre budgétaire inscrire cette
dépense, elle suggère de l'imputer sur les crédits de matériel. ... Il reste
toujours des disponibilités pour le matériel ! Munie de son sésame, mais aussi
de pas mal de sang-froid et de culot, vu l'organisation plus que précaire des
transports qui n'en sont qu'au tout début de leur rétablissement, la voilà
partie. Arrivée à Marseille, pas de bateau avant plusieurs jours. Qu'à cela ne
tienne, avec un taxi faisant transport en commun, elle se rend à Cannes
embrasser ses parents et leur apporter en même temps un peu de ravitaillement.
Puis, départ pour Casablanca où elle règle nos affaires, emporte avec elle le
strict nécessaire et part sur Alger. Le trajet s'effectue normalement, car là
bas, pas question de gares bombardées et de ponts sautés. Arrivée à Alger, ma
vaillante Lulu récupère notre petite Claudinette qui commençait à trouver le
temps long chez ces gens bien gentils, certes, mais qu'elle ne connaissait
guère. Et c'est le retour vers Paris, avec tous les aléas des transports qui
n'ont pas d'horaires ...
A Paris, nous logeons maintenant à l'hôtel, rue des Carmes. Cela nous rapproche encore du bureau, et comme il n'y a pas de lit pour Claudie, j'en confectionne vite un avec la grosse malle-cabine que Lulu vient de ramener de Casablanca. Plus tard, après moult négociations plus une recommandation, nous obtiendrons du Cabinet du Ministre, un appartement à la Régie Immobilière de la Ville de Paris, au 68 du boulevard Soult, où nous resterons jusqu'à la retraite, c'est à dire vingt huit ans. Je cours toujours de par le monde. Le 6 octobre 1946, alors que je suis en tournée en Amérique du nord, naît notre seconde fille Marie-Pierre.
Un jour, Pierrette
Terraz de passage à Paris et certainement mandatée par son man avec lequel nous
sommes partis pour la guerre et fait toutes les opérations, me demande si je ne
voudrais pas revenir à Casablanca pour travailler avec lui. Son offre est alléchante.
J'avais eu l'occasion de bricoler bénévolement pour lui, sur des devis
d'adjudications, quand il était à la bourre. Cependant, un peu que je connaisse
son caractère et que surtout le travail que je fais me plait beaucoup, sans
compter le fait que je gagne bien ma vie, à cause des frais de déplacements qui
dans notre cas sont remboursés sur la même base que pour un ambassadeur. .. Si
l'on ajoute à tous cela que nous sommes à la maison entourés d'établissements
scolaires à portée de la main, ou plutôt à nos pieds, pour nos enfants..... Je
décline gentiment son offre. Plus tard, il reviendra à la charge, mais sans
plus de succès. Encore une fois, bien m'en a pris. Quelques années plus tard,
c'est eux qui devront se replier sur la France, à la suite des incidents
sanglants qui se produisent au Maroc. Finalement, nous les aiderons à repartir
dans les affaires dans la mesure de nos moyens, et il créera une des plus
grosses entreprises de bâtiment de la place de Paris.
Quant à moi, je continue à
parcourir le monde avec les yeux grands ouverts. A cette époque, les avions ne
volant qu'entre 3000 et 5000 mètres d'altitude, cela permet de bien voir tous les
détails des panoramas.
C'est comme cela que je verrai les cratères des plus
grands volcans dont le Vésuve, l'Etna, le Kilimandjaro et ceux de la cordillère
des Andes, parfois aussi j'appréhenderai certains atterrissages sportifs tels
que Quito par exemple, où les montagnes s'élèvent à plus de 5000 mètres
Une autre fois rentrant de
Chang-Haï avec un avion américain ayant fini son temps dans le Pacifique,
toujours seul passager à bord et l'équipage ayant liberté de parcours, j'ai pu
voir de très près le palais du Taj Mahal, pierre précieuse de l'Inde.
Le temps
passant, et avec une Lulu qui sait admirablement administrer son budget et moi
qui ne gaspille pas l'argent, nous avons pu, au fil des ans, acquérir quelques
biens et améliorer ce qui lui était revenu de ses parents. A plusieurs reprises
j'ai été sollicité pour partir en poste à l'étranger. Mais cela comportait un
inconvénient majeur : malgré tous les avantages, il aurait fallu changer de
poste tous les trois ou quatre ans, problème majeur pour les études des enfants
de diplomates. A cause de cela, on dit couramment que les enfants
d'ambassadeurs sont rarement ambassadeurs. Après discussions avec Lulu, nous
sommes convenus de rester à Paris.
En 1947, dans le métro qui me
transporte au Bureau, je lis dans mon journal que la veille a été célébrée une
messe en l'église de la Madeleine à la mémoire du capitaine Hacouët, mon
commandant de compagnie pendant l'année 1939. J'en suis tout retourné car
j'aurais tellement aimé y assister et revoir ainsi certains de mes camarades.
Parmi la nombreuse assistance mentionnée dans le journal, je note la présence du Général Campana, notre dernier commandant de régiment, de la Présidence de la République. J'hésite quelques temps, puis un beau jour, je lui demande audience. Il est très heureux de me recevoir, il se rappelle vaguement de moi et nous parlons longuement de tous les anciens du Premier Zouaves, et je lui dis comment j’ai appris sa présence à Paris. Il est très touché de la disparition du Capitaine Hascouët. A partir de là, nous correspondons régulièrement, quand un jour, par une estafette, je reçois à la maison une convocation du Général Campana. Je ne suis pas en retard pour m'y rendre. A peine arrivé dans son bureau, il remet sur le tapis mon action devant Villedomange, puis les circonstances de mes évasions, après cela il me tend un papier à remplir. C'est, ni plus ni moins, une proposition de promotion dans l’ordre de la légion d'Honneur. J'en suis abasourdi.
Je le remercie infiniment et m'en vais, tout guilleret, soudain tout
gonflé de fierté et de bonheur. C'est comme ça que le 20 avril 1950, je puis
lire mon nom dans le Journal Officiel. Dans ces mêmes temps, j'ai besoin de
changer de portefeuille, le mien ayant largement fait son temps depuis avant et
pendant la guerre. Je le vide complètement et l'examine sous toutes les
coutures. Quelle n'est pas ma stupeur d'en retirer, du fond d'une poche, un
demi-mark de captivité, tout fripé. J'en ai a posteriori des sueurs froides,
une belle frousse rétrospective. Si jamais l'officier allemand qui m'avait
tellement fait confiance l'avait trouvé, toute l'histoire à dormir debout que
je lui avais racontée se serait écroulée, et c'était le retour au camp avec
toutes ses conséquences. Et dire que Jean Billon, avant notre départ pour la
ligne de démarcation, avait procédé à une inspection complète de nos affaires
et surtout des portefeuilles ... A quoi tient le destin, parfois ?
Voulant visiter, avant qu'il ne
ferme ses portes, le salon de l'Auto 1948, je dis à ma Lulu, qui ne travaille
plus depuis la naissance de Marie-Pierre, de venir m'attendre à la sortie de
mon bureau. Nous nous retrouvons dans le hall d'Air France, où elle se régale
du va et vient des passagers de tout acabit, puis nous partons à pied jusqu'au
grand Palais. Arrivés juste à l'angle du pont Alexandre III, nous croisons un
grand militaire, nous nous dévisageons et ensemble, nous nous reconnaissons
c'est Julien Beney, et nous étions tous deux chefs comptables au Premier
Zouaves, nous nous étions vus souvent chez l'officier payeur de régiment. Nous
parlons un peu du passé et du présent. Il me dit entre autres choses qu'il est
au Ministère de la Guerre, service des décorations, qu'il a bien vu passer une
demande de promotion au nom de Mens, mais comme il n'a jamais su mon prénom, il
n'y a pas prêté attention. Il me dit:
- Dors
tranquille, elle ne s'égarera pas.
Il en est tout heureux, d'autant
plus qu'il est Chevalier lui-même depuis peu de temps. A dater de ce jour, nous
ne nous sommes plus perdus de vue. Il est devenu un très bon ami de la famille.
En 1972, partant pour la retraite, l'Administration Centrale m'a promu au grade
d'Officier dans l'Ordre national du Mérite, décoration que je porte avec
plaisir, comme les autres d'ailleurs.
Voilà la fin de cette histoire,
celle qui vaut, selon mes filles, la peine d’être racontée. Ensuite, notre
bonheur familial, lui, n’a pas besoin d’être conté……
FIN
24 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 18 (1)
Chapitre
18 – D’Alger à Paris (1)
Sur cette même ligne, le consul Général qui est Christian
Fouchet, avec qui j'ai mangé plusieurs fois à la mission de Moscou où il était
Capitaine, me demande un jour si j'accepte de céder ma place de retour à un
diplomate, courrier occasionnel, venu faire une visite de reconnaissance de son
nouveau poste et qui, tombé malade sur place, est pressé de rentrer à Alger.
Comme je commence à être rôdé dans mon service et sachant
la chose faisable, j'accepte d'autant plus volontiers que cela me permet de
rentrer avec le Commandant Leburgues, qui est devenu un habitué de la ligne.
Bien m'en a pris, car l'avion s'écrase en bout de piste à Tripoli de Libye.
Aucun survivant. Ouf!
Le 15 août 1944, je vole vers Gibraltar.
Par la lucarne de
l'avion, j'aperçois volant dans la même direction et à la même altitude une
nuée d'avions, tous des dakotas, c'est magnifique. Ils volent si près les uns
des autres que j'ai l'impression de pouvoir passer de l'un à l'autre par le
bout de leurs ailes. Je me pose des questions sur cette Immense armada jusqu'à
ce que j'apprenne, une fois tous impeccablement alignés à Gibraltar, le
débarquement en Provence. Ils viennent tout simplement de larguer des centaines
de parachutistes au dessus de la zone des opérations.
Entre les voyages, Je m'occupe au bureau comme je peux. Je
tape à la machine des décrets de nominations, j'établis des passeports
diplomatiques, tout un tas de petites bricoles dont un service qui se monte a
besoin. A midi, comme Lulu travaille dans le même bâtiment, nous mangeons tous
les deux à la cantine de notre service. Nous nous plaçons par tables rondes de
huit personnes, presque toujours les mêmes. A plusieurs reprises, un jeune enseigne
de vaisseau vient s'assoir à notre table.
Nous savons tous que c'est le fils
du Général De Gaulle, mais comme il est très discret, tout en étant causant,
personne n'y fait allusion. Il n'en est pas de même pour son père, qui pour se
rendre à la salle de conférences qui se trouve dans notre bâtiment, doit
parcourir un long couloir passant devant notre bureau et beaucoup d'autres. Ces
jours là, toutes les portes sont closes et règne un silence monacal, alors qu'à
l'ordinaire, toutes portes grandes ouvertes, chacun vaque d'un bureau à l'autre
avec l’entrain d’une ruche.
Nous sommes assez bien logés à Saint Eugène, avec un grand
balcon d'où nous bénéficions d'une vue splendide sur la mer et la baie d'Alger.
Septembre arrive. Vers le milieu du mois, rentrant de Moscou après une absence
d'une vingtaine de jours, je ne trouve plus personne au bureau, ni à la maison.
Tout le monde a rejoint Paris.
Je ne m'attarde pas à Alger, le lendemain je rejoins moi
aussi, en faisant escale à Toulouse. Je retrouve vite mon service au Quai
d'Orsay et ma Lulu en même temps. Elle a fait le voyage sur un navire de
guerre, étant une des rares femmes, cinq en tout je crois, à avoir suivi le
gouvernement provisoire, mettant un temps fou, faisant escale en Angleterre
pour finalement débarquer à Cherbourg. Puis, par train et en trois jours, les
services sont arrivés à Paris.
Nous sommes logés dans le quartier du Panthéon, rue de
l'Estrapade, ce qui ne nous pose pas de problème pour aller au bureau car les
transports en commun sont plutôt rares. Au Quai d'Orsay, notre service occupe
les locaux officiels de la valise diplomatique et le travail s'organise sur de
nouvelles bases. Ensuite, le Chef de service m'expédie défricher les capitales
nordiques.
Pour ce faire, j'embarque à bord d'une forteresse volante qui me
dépose à Oslo d'un seul vol, puis le train me conduit à Stockholm, puis à
Copenhague. Je fais tellement diligence que le patron, à mon retour, m'en fait
presque le reproche, me disant qu'il n'y avait pas lieu de s'affoler ... Il est
vrai que pour sa part, il avait mis deux mois pour faire la tournée d'Afrique
du Sud.
Des dix courriers d'Alger, nous ne sommes plus que deux,
mon ami Jean Lebrun et moi. Ma petite Lulu est maintenant la secrétaire
particulière d'un Ministre, Monsieur Jean Chauvel. Dans notre service, de
nouveaux collègues nous ont rejoints, issus de la Résistance ou de l'ancienne
administration. Le temps passe jusqu'au jour où notre chef de service m'appelle
dans son bureau pour me demander quelle est ma situation militaire. Je lui
réponds que je suis en activité, avec le grade de Sous-lieutenant, ayant été
promu le 25 avril 1944. Il lève les bras au ciel et me dit :
- Mais, nom d'un chien, il y a un
mois que vous êtes titulaire de votre emploi !!! Comment pouvais-je le savoir ?
Personne ne m'en a parlé, et le gars Lebrun est dans le même cas.
(à suivre)
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 17
Chapitre
17 – Valise diplomatique
Nous sommes dix pour assurer le service, plus le chef, plus
un contrôleur détaché des PTT.
Le travail consiste à trier par destination le courrier
destiné à l'étranger, en faire le bordereau, mettre le tout dans une valise
ordinaire en cuir, dument fermée et scellée avec de gros cachets de cire rouge
au nom du Comité de Libération de la France, mettre les clés dans sa poche, et
partir pour la destination convenue.
Avec notre passeport diplomatique, les lettres dites de
"Courriers" priant les autorités étrangères de nous assister, un
ordre de mission de VIP en sept exemplaires, nous n'avons plus qu'à partir pour
le terrain d'aviation et faire de l'avion-stop.
A nous de nous défendre.
Ma première course est pour Gibraltar. Il m'est assez
facile de trouver une place, car c'est l'escale obligatoire pour ceux qui vont
à Londres, et ils sont nombreux. Je trouve donc un Beechcraft, presque
personnel, puisque je suis le seul passager avec le pilote et le radio.
J'arrive à Gibraltar, trouve facilement la mission
militaire, y suis accueilli par deux français libres très sympathiques. L'un
vient de Rio de Janeiro, l'autre de Lima. Bref séjour, puis tentative de stop
pour le retour. Pour cela nous nous rendons le matin au terrain d'aviation, et
après plusieurs tentatives, c'est le Général Vannier, Ambassadeur du Canada auprès
de Général De Gaulle, qui me prend à bord de sa forteresse volante personnelle.
Il fait tout le voyage au poste de pilotage, et je reste tout seul dans cette
grande carlingue aménagée en salon. J'y occupe un grand fauteuil de cuir,
devant une large baie, qui d'ordinaire est l'emplacement d'une mitrailleuse
lourde. J'ai, de cet emplacement, une vue splendide sur le panorama. Pour ma
première mission, c'est vraiment du gâteau. J'oublie de dire que pour les
missions, nous voyageons en civil, ce qui facilite beaucoup pour les priorités
de passage, car pour les militaires, il y a toujours quelqu'un de plus galonné.
J'en ferai un jour l'expérience à Berlin, où comme nous étions entre français,
je n'avais pas cru bon de faire jouer ma qualité de VIP.
Au bout de quelques temps, voyant que dans les services du
Commissariat aux Affaires Etrangères, il y a pénurie de dactylos et plus encore
de sténos, je dis au chef du personnel, qui est toujours entre nos pattes à
discuter avec notre patron, que ma Lulu est de première qualité dans la
profession. En quelques jours, avec l'échange de notre appartement contre un
situé à Saint Eugène, voici ma Lulu et notre Claudie qui arrivent à Alger.
Lulu est tout de suite promue comme chef des sténodactylos de tout le Commissariat
et la vie de famille reprend.
Je voyage, pas très loin, de temps en temps, puis un jour
notre chef de service m'annonce qu'il me faut me préparer à faire un voyage
inaugural à Moscou. Il me faut un nombre impressionnant de visas, de piqûres et
d'argent, et pour le voyage, toujours le même mot de passe :
"démerdez-vous !"
Je m'envole en Dakota pour Tunis, où les Américains, avec
de monstrueux engins, s'affairent pour agrandir les pistes d'envol, puis escale
à Benghazi où je vois une formidable montagne de matériel de guerre hors
d'usage. Nous survolons Bir Hakeim, puis El Alamein, et atterrissons au Caire,
où je couche à l'hôtel Héliopolis. Dans le hall, je remarque un tapis de haute
laine d'une dimension extraordinaire...Le lendemain, avec mon laissez-passer
VIP, je trouve facilement une place sur un avion anglais avec escales à
Tel-Aviv, Damas, Bagdad et Téhéran, où je descends car il file sur l'Inde.
A Téhéran, l'Ambassadeur me met en contact avec l'attaché
militaire qui me prend en charge. La colonie française est charmante, tous des
gaullistes à 100%. Je ferai au sein de celle-ci de solides amitiés, en
particulier un dentiste qui fermera son cabinet pendant trois jours afin de me
remettre la bouche, malmenée par la captivité, en bon état.
A partir de là, il me faut beaucoup de patience pour
continuer mon voyage. Tous les matins très tôt, avec l'attaché-militaire
adjoint, nous allons au terrain d'aviation. Là, nous attendons qu'un avion,
genre Potez 25, piloté par une femme, s'envole pour aller voir si un certain
passage dans la montagne est praticable, car notre avion plafonne à 300 mètres
Sur ce parcours, je ne verrai jamais beaucoup de passagers,
sauf les pilotes de l'escadrille Normandie-Niemen, basée à Toulal, parmi
lesquels je me ferai de très bons copains, notamment mon parrain de légion
d'Honneur, et l'intendant de l'escadrille, le Capitaine Hechenbaum, qui
m'offrira un insigne pour les menus services que je lui ai rendus.
La première escale en Russie est Bakou. Moi qui n'ai jamais
vu de champ pétrolifère, je suis servi : des derricks partout, serrés les uns
contre les autres, et même en mer, une odeur de mazout envahissante, même les
serveurs de l'hôtel en sont imprégnés.
A Stalingrad, où nous nous arrêtons pour nous restaurer, l'hôtesse
d'accueil m'invite à faire, en jeep soviétique, le tour du champ de
bataille.Cette fois, ce n'est plus une montagne, mais un Himalaya de matériel
détruit qui s'offre à mes yeux. Il faut dire qu'il y a à peine trois mois que
la ville a été libérée, et tout est encore resté sur place.
Nous repartons pour la dernière étape, Moscou, où l'avion
atterrit presque en ville. Plus tard, l'aéroport sera déplacé à quarante
kilomètres au nord-est, dix kilomètres plus loin que la ligne de feu atteinte
par les Allemands lors de l'offensive de 1941. La réception à l'ambassade est
formidable. Je suis le premier courrier régulier à arriver. Notre Ambassadeur,
Roger Garraud, est avide d'avoir des nouvelles toutes fraiches des événements
d'Alger. Comme je dois rester une semaine sur place, pour permettre aux
services de répondre à tout le courrier que j'ai apporté, l'Ambassadeur
m'invite plusieurs fois à dîner.
Il veut savoir le plus de choses sur moi, car il a un fils
de mon âge, dans les F.F.L. depuis 1940. Je ferai un jour sa connaissance et
nous deviendrons de très bons amis.
A Moscou, j'ai l'occasion à plusieurs reprises d'assister à
des "salyuts". Ce sont de gigantesques feux d'artifice, tirés depuis
les toits des immeubles sur toute la surface de la ville. C'est d'un effet peu
commun et magnifique à la fois. Cela à la gloire de l'Armée Rouge, à l'occasion
d'une grande victoire.
Le Général Petit, chef de la mission militaire, un des
rares à tutoyer le Général De Gaulle parce qu'ils sont de la même promotion,
m'invite plusieurs fois à déjeuner à la mission. Je vais faire là de très bons
copains que je reverrai pratiquement à chaque voyage, d'autant plus que
l'atmosphère parmi eux est bien plus sympathique qu'à l'Ambassade.
Le retour s'effectue par le même chemin et dans les mêmes
conditions. Heureusement que la mission militaire de Téhéran m'a prêté une
grande pelisse d'aviateur, fourrée de mouton et que je passe sur mon manteau,
car l'avion, du type rustique, n'est pas chauffé, et il fait un froid sibérien.
Le Général Petit me confiera un jour une vingtaine de valises ayant appartenu à des pilotes de Normandie tués en opérations. Je les laisserai à Damas, leur base de départ.
(à suivre)
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 16
Chapitre 16 – Jean reprend du service
Après quelques jours de détente, Lulu me présente à son patron, Président du Tribunal du Pacha. Il me questionne sur la vie des prisonniers ainsi que sur les péripéties de mon évasion, puis me donne un mot de recommandation pour un de ses amis, qui est Président de la Commission d'achat des viandes pour la région. Celui-ci m'offre tout de suite un emploi de payeur dans un groupe d'achats. Selon le parcours prévu, je passe à la banque encaisser trois à cinq millions, le tout en petites coupures, ce qui me fait deux grosses sacoches. Nous partons le matin très tôt, dans une voiture à gazogène.
Nous sommes cinq : un chef de Commission, ancien enseignant
d'une cinquantaine d’années, un délégué notable Arabe de trente ans et un
maquignon français de mon âge, ancien du Premier Zouaves, ce qui nous
rapproche et nous devenons très vite bons amis, puis le chauffeur arabe. Chaque
semaine nous partons dans une direction différente et ne rentrons que lorsque
la quantité nécessaire à l'approvisionnement a été trouvée, et il nous en faut
car nous avons cinq cent cinquante mille rations journalières à assurer. Dans
les souks où nous allons, les Arabes sont plutôt réticents pour nous vendre
leurs bêtes, parce que nous les payons au tarif officiel, ce qui ne fait pas
leur affaire. Ainsi, nous parcourrons le Maroc dans tous les sens et dans ses
recoins les plus reculés.
Une fois, en roulant sur le fond d'une rivière dont le lit tient effectivement lieu de piste, nous sommes surpris par une crue
soudaine. Nous devons abandonner en vitesse la voiture, qui est emportée en
moins de dix minutes par le flot. Nous continuons à cheval, avec selle arabe.
Il faut savoir comment elles sont, surtout pour un novice comme moi. Inutile de
décrire l'état de mes fesses au bout de trois jours. Nous touchons une nouvelle
voiture, grosse américaine, toujours à gazogène. Un matin, en haute montagne,
bien avant que le soleil ne se montre, je sens dans la voiture une odeur de
brulé. Au bout d'un moment, tous alertés, nous stoppons. Comme il fait noir, le
chauffeur fait le tour de la voiture et ouvre le coffre arrière. A cet instant,
le vent qui souffle dans le sens de notre marche s'y engouffre et fait éclater
l'incendie qui couvait depuis un bon moment. Le chauffeur avait au départ
attisé le foyer du gazogène puis remis son tisonnier tout chaud dans le crin
des dossiers. J'ai juste le temps de sauver mes sacoches, que la voiture n'est
plus qu'un brasier. Plusieurs fois par la suite, nous reverrons en passant
l'épave toute rouillée de notre voiture.
J'ai un gros travail, quand nous rentrons, pour mettre au propre tous mes comptes et rendre le reliquat de ma
caisse à la banque. Mais cela me plait beaucoup et je suis bien payé, en plus
nous mangeons dans les meilleurs restaurants parce que notre chef est une fine
gueule. Au bureau, l'ambiance est à la "Révolution Nationale" : tous
d'accord pour gagner la guerre, plutôt avec la peau des autres, et surtout ne
pas avoir à reprendre un fusil.
Alors que moi, je suis franchement pour De
Gaulle, mais il est malsain d'en parler. Le chef de la Légion Française des
Combattants, pétainiste à fond, est alors le colonel vétérinaire des abattoirs.
Il me prend un jour à part pour me faire la morale, ainsi que l'éloge de son
mouvement politique. Je m'en tire par une pirouette et nous n'en parlons plus
... mais l'ambiance s'en ressent et je vois bien qu'il m'a à l'œil. Avec
toujours la même équipe, nous continuons à parcourir le bled dans tous les
sens, nous traversons des paysages merveilleux et avons souvent l'occasion de
voir de près des mouflons. Parfois, nous sommes arrêtés par un poste de gardes
arabes qui, avec une simple chaine, nous barrent la route. Cela m'intrigue, car
cela se passe toujours dans des endroits perdus. J'en fais part à notre chef
qui est certainement au courant. Il m'explique que ces postes sont dotés d'un
téléphone de campagne camouflé et que, au cas où une commission d'armistice
allemande ou italienne viendrait à visiter le secteur, celui-ci serait averti
largement avant son arrivée. Nous nous trouvons en effet dans des lieux où pas
mal de matériel militaire soustrait au contrôle de la Commission a été caché.
Nous rencontrons même parfois des goums entiers en manœuvre d'entrainement. Je
saurai plus tard que c'est le Général Leblanc qui commande tout ça.
Et soudain c'est le drame. Les soldats américains ont débarqué en plusieurs points du
littoral marocain, drapeau en tête, mais l'armée française, selon les ordres
prescrits par Pétain, a tiré. Les américains ont riposté et il y a eu des morts
de part et d'autre. Sous nos fenêtres, rue Blaise Pascal, c'est un défilé
ininterrompu d'ambulances passant à toute vitesse, en hurlant de toutes leurs
sirènes. Je file aux abattoirs pour prendre mon travail. Mais l'abattoir est situé
en plein dans le champ de tir de l'artillerie américaine. Nous recevons des
éclats d'obus ainsi que les douilles des mitrailleuses des avions qui se tirent
dessus. Avec des camions, nous évacuons la viande abattue et allons nous
installer au marché central en ville pour la vendre. Cela dure trois jours, et
après un beau gâchis faisant trop de morts de chaque côté, le calme revient.
C'est déprimant. Mais après, quelle panique chez les Vichystes ! Et surtout
parmi la Milice qui avait prêté serment deux ou trois jours auparavant.
Finalement, tout rentre dans
l’ordre et je reprends mes tournées dans le bled. Je tombe un jour en ville sur
mon ancien chef de bataillon de la mobilisation. Nous causons de choses et
d'autres et il m'apprend qu'il va reprendre du service, qu'on va lui confier la
mise sur pied d'un bataillon d'instruction et que pour cela il recherche des
cadres, et ... qu'il serait heureux de m'avoir parmi eux. Je n'hésite pas une
seconde pour lui donner mon accord et c'est comme ça que je reprends moi aussi
du service, par appel individuel car il n'est pas encore question de
mobilisation générale. Comme le fameux bataillon d'instruction met du temps à
prendre forme, car on ne sait pas encore où l'installer, on me confie le bureau
de paiement des frais d'évasion, ce qui me permettra d'être dans les premiers
remboursés. Je vois passer là toutes sortes d'individus, depuis celui qui
prétend s'être évadé avec deux valises de cinquante kilos et qui demande de
gros frais, à celui qui est venu les mains dans les poches et ne demande rien.
Je m'entends très bien avec le capitaine qui supervise mon service, où j'ai
plusieurs dactylos sous mes ordres. Aussi les gourmands n'ont qu'un minimum à
toucher, d'autant plus qu'aucun de ceux-là ne parle de s'engager pour reprendre
la lutte, alors que les jeunes qui ne demandent aucuns frais mais surtout de
s'engager au plus vite, j'en fais mon affaire personnellement : je leur rédige
moi-même la note de frais "maison", qu'ils n'ont qu'à recopier et
passer à la caisse. J'ai comme ça fait des heureux qui ne savaient même pas
qu'ils avaient droit à un défraiement.
Finalement, le bataillon se forme à Oued-Zem. J'en prends l'administration, solde, alimentation, fascicules. Comme
je dispose de beaucoup de personnel compétent, j'organise mes bureaux par
spécialités, plus faciles ainsi à contrôler, et cela me laisse pas mal de temps
libre, que j'emploie à l'amélioration du camp. Je seconde autant que je peux le
Capitaine, qui est chargé de l'ensemble des travaux. Celui-ci est ingénieur aux
mines des phosphates, qui se trouvent à proximité de notre camp, ainsi il nous
prête tout le matériel dont nous avons besoin. J'ai de la maçonnerie à faire,
et pour cela j'emploie des prisonniers italiens qui sont maçons de profession,
travailleurs et efficaces. Et comme ça, je repars dans les travaux de bâtiment.
Vers la mi-septembre, le Commandant m'annonce qu'il a demandé un commandement
actif et qu'il ne tardera pas à nous quitter. Je suis perplexe, car pour
retrouver un chef aussi chic et compréhensif, ce sera difficile, et puis
j'aimerais bien changer un peu, maintenant que la situation s'est éclaircie.
J'y pense quand un jour arrive au bureau une note de service demandant des sous-officiers
volontaires, parlant anglais. Quoique mon anglais soit des plus primaires, je
demande au Commandant si je peux m'inscrire. Bien entendu, me répond-il,
remplissez la note et je mettrai mon appréciation. Aussitôt dit, aussitôt fait,
en cinq minutes, la note est rédigée et expédiée. A Dieu vat. Et le train-train
continue. Le temps passe puis un jour, un télégramme arrive d'Alger, me demandant
de rejoindre sans délai. C'est bien beau tout ça, mais mon nouveau Commandant
m'a apprécié entre-temps. Dès son arrivée, je l'avais mis au courant de ma
demande de départ. Il m'avait dit alors :
- On a le temps, on verra ...
Mais
maintenant il ne veut plus me lâcher, et par un échange de nombreux
télégrammes, il cherche à faire annuler ma mutation, même le général commandant
la division s'en mêle. Rien à faire, il me faut rejoindre Alger.
Heureusement que toutes ces
démarches ont pris beaucoup de temps, ce qui me permet de passer Noël à la
maison avec ma petite famille. Et les premiers jours de janvier 1944 me voient
dans le train pour Alger. Sitôt arrivé je me présente à l'État-major où un
planton m'introduit auprès du Lieutenant Colonel que je reconnais tout de suite
: c'était celui qui nous commandait à Maubeuge. Il me reçoit très cordialement
- Enfin, vous voilà, ils vous en ont fait, des misères, pour vous laisser partir
!
Il se souvenait particulièrement de moi, parce qu'étant comptable, j'avais
demandé à passer en section, c'est-à-dire en unité combattante et le Capitaine
Hascouët, notre commandant de compagnie, en avait fait des gorges chaudes à
leur popotte, car ce n'était pas courant. Il dirige pour l'instant le personnel
de l'État-Major et me dit que je suis affecté au Commissariat des Affaires
Etrangères, qui se trouve au Lycée Fromentin, service de la Valise
Diplomatique.
Qu'est ce que peut bien être ce truc ?
(à suivre)
23 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 15
Chapitre
15 – Débriefing
Jean.
Au bureau militaire où nous nous sommes présentés immédiatement, nous avons été interrogés séparément, sur les circonstances de
notre évasion. Jo est assez vite autorisé à partir pour Nice, mais moi, je dois
faire plusieurs navettes à Vierzon. Pourquoi ? J'ai touché mes mille francs de
prime de démobilisation, comme tout le monde, je me suis acheté un bon livre
pour passer le temps et j'attends en logeant au mess de garnison. Je suis alors
prié de me rendre au 2° Bureau de Renseignements. Là, un Capitaine me reçoit,
d'un air plutôt glacial, et me demande encore une fois de lui raconter mon
passage de la ligne de démarcation. Evidamment, c'est difficile à avaler, et il
aurait des doutes que cela ne m'étonnerait pas. Jo a dû lui raconter que j'ai
rigolé avec le fritz, et comme il n'a rien compris, cela l'intrigue.
Pendant que je parle, planté devant son bureau, il me tourne autour, perplexe, puis d'un geste brutal, par derrière, m'arrache le
livre que je tiens sous le bras. Il l'ouvre, le feuillette, et prend
connaissance du titre : il s'agit de la biographie du Capitaine Henry de
Bournazel, tué au Maroc en 1933. Il me demande pourquoi ce livre. Je lui
réponds que c'est parce que je sais qui était cet homme, que j'ai connu à Meknès,
connu étant un bien grand mot, mais c'était en effet un homme qui ne passait
pas inaperçu, aussi bien dans les rues que dans les brasseries qu'il
fréquentait. Du coup, mon Capitaine change tout à fait de comportement, devient
soudain gentil, et nous causons, comme de vieilles connaissances. Il me dit que
mon histoire l'intrigue.
On n'a jamais vu un officier allemand faire accompagner par une sentinelle deux évadés. Je lui assure que c'est pourtant la
pure vérité, que nous avons vraiment été pris pour des clandestins de la zone
non-occupée, ayant fourni tout ce qu'il fallait savoir sur mon domicile à
Cannes, etc, etc …Il finit par s'en convaincre, mais me fait remarquer que
l'Allemand aurait dû me faire subir quinze jours de prison pour franchissement
illégal de la ligne ... Cela devait le gêner .... Il faut savoir qu'à cette
époque, les évadés n'ont pas droit à la médaille, bien au contraire !
Finalement il m'apprend que je suis libre et peux partir dès demain. Je
retourne au mess, et en prenant l'apéro, je vois entrer trois civils dont un
avec des menottes aux poignets.
Celui qui a l'air d'être le chef vient prendre un verre près de moi, et me dit que le gars aux menottes est un récidiviste de la
démobilisation, à cause de la prime. Il me déclare également qu'il m'avait
soupçonné moi aussi, mais que le jour même il avait reçu de Casablanca un
télégramme le renseignant sur mon identité. Je le rassure sur mon cas et en
finis avec Loches. Le train pour Marseille n'est plus qu'une formalité. Mais je
dois y attendre plusieurs jours car les départs sont très limités pour
Casablanca. Les commissions d'Armistice, aussi bien italienne qu'allemande
étant, parait-il, très pointilleuses dans leurs contrôles.
Trouvant que la comédie a assez duré, au bout de quelques jours je me rends au bureau des
départs pousser une gueulante. Enfin, on me glisse dans un contingent de jeunes
appelés du Service du Travail en partance pour Oran. A la frontière marocaine,
à Oujda, nous faisons une grande pause pour les formalités de douane. J'en
profite pour faire un tour dans la gare. J'aperçois un légionnaire, tiré à
quatre épingles. Je lui demande s'il veut bien envoyer un télégramme que je lui
tends avec de quoi boire un coup, ce qu'il fit. Dans un train bondé, je quitte
cette ville, direction la maison. Le trajet est long, et je suis impatient
d'arriver. En gare de Casablanca, j'ai l'immense joie d'être attendu par ma
chère Lulu et notre petite Claudie. Le cauchemar est fini, enfin, c'est le
bonheur qui nous attend.
(à suivre)
22 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 14
Chapitre 14 – Mon mari est un lion !
- Madame, Madame, il y a un télégramme pour vous!
-
Un télégramme ?
Deux mois et demi plus tôt, j'avais reçu la lettre de Jean
m'informant de son échec en Belgique. J'avais aussitôt écrit : "Viens, je
t'attends", la lettre l'avait suivi au camp de représailles. Et c'est
pourquoi il était reparti. Le vendredi 13, à une heure de l'après-midi, j'ouvre
donc le télégramme :
AFFAIRE TERMINEE, J'ARRIVE, signé « KIEN MENS ».
- Mon mari s'est évadé, mon, mari
s'est évadé ...
et je me trouve mal. La porte était ouverte ...
- Madame, Madame, criait la petite bonne qui avait tout juste dix-huit ans, du fond du couloir une voisine alertée
par les cris, vient, Zizou descend ... Je reviens à moi:
- Mon mari arrive, mon mari arrive, mon mari est un lion, il s'est évadé !
Alors, je suis descendue dans la rue, j'accostais tous les passants avec mon télégramme à la main, je les
prenais par les épaules pour leur dire, leur crier que mon mari arrivait, qu'il
était un lion ... J'ai tout laissé, Claudie, la bonne, Zizou ..... Et puis je
me suis mise à chercher partout une carte pour savoir si Loches, d'où venait le
télégramme, était en zone occupée ou non occupée ... Personne n'avait une telle
carte réellement à jour, ici, au Maroc ... C'était l'heure de retourner au
bureau, mon patron m'attendait à deux heures. Tout m'était égal, je pleurais,
je riais, j'arrive au bureau :
- Monsieur, vous n'avez pas une carte interzones ? Non ? Comme c'est malheureux ! Mais vous savez, mon mari s'est évadé, mon mari est un lion ...
- Mais Madame, il ne faut pas vous
mettre dans des états pareils, rien ne nous dit qu'il n'est pas encore en zone
occupée ....
- Mais ne me découragez pas, je vous en prie ! Mon mari s'est évadé,
mon mari est un lion ... Le soir, le télégramme était usé, je ne sais plus ce
qu'il est devenu, mais dans mes mains, il n'y avait plus rien ...
Et puis, plus de nouvelles. Je vais voir le colonel des Zouaves, le Colonel Piquemal, dont le fils était prisonnier
lui aussi. Sa femme m’accueille gentiment. Si seulement son fils pouvait s’enfuir….
J’étais jusque là enfermée dans un mur je ne crois pas en Dieu, mais certains jours, avec la petite très souvent
malade, le soir je pleurais et priais : - Mon Dieu, rendez-moi le père de
mon enfant ! Sacré nom de Dieu, il ne rentrera donc jamais ? le dimanche soir, surtout, ou les soirs de fête, c’était toujours le mur. Jean amis un mois avant de pouvoir rentrer. Mais là, c’est à lui de le raconter.
(à suivre)
21 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 13 (2)
Dès
le lendemain, je pars avec Jean à la recherche d'un moyen pour passer la ligne
de démarcation. Dans les bistrots où Jean a ses contacts, nous sommes reçus
avec joie et curiosité, fêtés, et il en est très fier. Jo, lui, n'est pas très
chaud pour ces ballades en ville, qu'il trouve dangereuses, et préfère disputer
des belotes à la maison avec la cousine et une de ses copines, tout en prenant
le thé . Ayant obtenu par des copains un
mot de passe pour une filière, nous partons en train pour Tours, puis en car
pour Reignac.
Le
car s’arrête juste devant le bistrot qui m’a été indiqué. J’entre, suivi de Jo,
tenant à la main mon petit papier d’identification, que je dois donner à la
patronne qui est justement derrière son bar. Au moment de lui adresser la
parole, je la vois prise de panique et en même temps j'aperçois dans le miroir
derrière elle deux soldats allemands qui nous suivent. Aussitôt je laisse
tomber mon petit papier dans l'évier où elle lave les verres. Il disparaît en
vitesse dans l'évacuation ....Je n’ai pas le temps de commander un verre, que
le chef de patrouille nous demande ce que nous faisons là et d’où nous venons.
Je lui raconte une histoire de vélos, que nous devons récupérer, cela ne
l’intéresse pas du tout et il nous intime l’ordre de le suivre chez son chef,
ce qui est fait en quelques minutes.
Celui-ci,
une armoire à glaces d’au moins cent kilos, lieutenant de son état, nous
demande nos portefeuilles dans un français à faire braire un âne. Son
sous-fifre lui dit alors que ce n’est pas la peine de se fatiguer et que je
parle allemand car, chemin faisant, nous avons discuté. Cela lui fait plaisir,
et a l'air de le mettre dans de bonnes conditions à notre égard. J'ajoute que
ma connaissance de l'allemand me remplit d'admiration pour son pays et son
grand chef, qu'il était nécessaire de faire une Grande Europe, etc, etc ...
Pendant ce temps, il fouille mon portefeuille, y trouve la photo de ma Lulu
avec notre petite Claudie et s'exclame:
- Moi aussi, j'ai une petite fille,
Et
aussitôt, il sort aussi une photographie. Je m'aperçois qu'il y est en uniforme
de sous-officier. Je saute sur l'occasion pour lui filer un vache de coup de
"brosse à reluire", qui le fait doubler de volume.
Le
temps passe, et il va bientôt faire nuit. Il me demande, confidentiellement, ce
que nous faisons dans les parages.
- Et bien, je vais tout vous dire, nous travaillons en zone non-occupée et nos femmes sont à Paris depuis l'Armistice,
nous ne les avions pas vues depuis et nous avons pris le risque de venir passer
quinze jours avec elles, voilà, tout le drame est là ...
Il
me demande encore par où nous sommes passés à l'aller, je lui réponds : par
Vierzon. Alors il part d'un gros rire et me dit que cela ne l'étonne pas, que
c'est une vraie passoire, et nous en rions ensemble. Pendant ce temps là, Jo
qui n'a rien compris, se demande ce qui se passe. Au bout d'un moment, le
Lieutenant appelle celui qui nous a arrêtés et lui demande :
- Qu'est-ce qu'on fait de ces deux zèbres ? - On avisera demain, mais il va falloir les loger. J'ai une meilleure
idée, envoyez-moi la sentinelle.
Il
s'en va, la sentinelle arrive et au garde-à-vous écoute les ordres de son chef
:
- Tu vas prendre le chemin de la forêt et tu les accompagnes jusqu'à la barrière de X., exécution !
Je
le remercie chaleureusement et lui promets, si nous devons revenir, de ne pas
passer dans son secteur afin de lui éviter des ennuis, nous saluons
militairement, et, flanqués de notre cicérone, nous nous enfonçons dans la
nuit. Au bout de quelques kilomètres, notre guide, qui est Tchèque, ce que j'ai
appris en marchant, voudrait nous laisser aller tous seuls, pour ne pas avoir à
faire deux fois la route. Pas du tout, pas du tout, que je lui rétorque, un
ordre est un ordre et il faut l'exécuter jusqu'au bout, même si nous devons te
porter .... Personnellement, en effet, je redoute une mauvaise rencontre avec
une patrouille qui ne serait pas du même avis que son chef. Il fait la gueule,
mais alors de ça, on s'en fout ! Je lui propose même de lui porter son fusil,
ce qui le fait quand même rigoler.
Nous
marchons encore plus d'une heure et arrivons devant une grande barrière faite
de gros troncs d'arbres et haute de deux mètres. Nous l'enjambons facilement et
lui souhaitons bon retour, alors que nous, il ne nous reste que quelques
centaines de mètres pour trouver un bistrot, avec une envie de courir qui nous
démange.
Il
est tard. Pas besoin de faire un dessin au patron pour lui dire qui nous
sommes. En nous voyant entrer, il nous dit qu'il a compris tout de suite, que
nous ne sommes pas les seuls par ici. Il nous restaure et nous loge, et le
lendemain en partant, nous indique le Centre Démobilisateur. Nous y allons d'un
bon pas et commençons les formalités, il y a pas mal de papiers à remplir.
Auparavant, nous sommes passés à la Poste, pour expédier un télégramme chez
nous, annoncer la bonne nouvelle. C'est ainsi que nous apprenons que nous
sommes à Loches, ce Vendredi 13 février 1942, et je câble à ma petite Lulu :
"AFFAIRE TERMINEE, J'ARRIVE"
Tout
à ma joie, j'oublie même de lui dire "Bons baisers !"
(à suivre)
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 13 (1)
Chapitre 13 – Evasions (1)
Je reste un peu interloqué, Je le regarde bien dans les
yeux et lui réponds : - Et alors?
- Suis-moi !
J'appelle Jo, qui est juste devant nous, et nous rebroussons chemin en suivant le gars Nous revenons sur les quais. Il nous fait monter dans une navette de banlieue en nous disant :
- Ne vous en faites pas pour les billets, sur ce tortillard il n'y a pas de contrôle. Puis il s'installe dans le compartiment voisin, en nous promettant de nous faire signe quand il faudra descendre. Nous passons plusieurs stations, proches les unes des autres, puis il nous fait signe de descendre et de le suivre à quelques pas. Il fait nuit noire depuis déjà un bon moment et avec le black-out, nous nous efforçons de ne pas le perdre de vue. Au bout de deux à trois kilomètres, il entre dans une maison, et nous le suivons. Il nous dit qu'il a bien compris que nous étions des prisonniers évadés, mais que maintenant il va falloir le prouver. La chose n'est pas difficile et vite réglée, nous avons sur nous tout ce qu'il faut pour ça. Mais quand même, nous qui pensions être anonymes, notre vanité en prend un coup. Nous sommes alors pris en mains par des femmes, très sympathiques et très efficaces. L'homme s'en va, nous disant de rester tranquilles, qu'il reviendra bientôt. De temps en temps, quelqu'un sonne à la porte. Alors, en courant mais sans faire de bruit, nous quittons notre chambre où nous sommes bien couchés et nourris, pour nous cacher au fond du jardin et nous réfugier dans les WC. Lorsque l'alerte est passée, on vient nous chercher. Nous restons là cinq à six jours, perdant un peu la notion du temps, d'autant plus qu'après la cellule, ce séjour fait un peu figure de paradis. Je saurai plus tard que cette attente était une mesure de sécurité.
Un jour notre gars arrive et nous annonce que le départ est pour le soir même. Il est accompagné d'un homme d'une cinquantaine d'années, certainement un ancien combattant de 14-18. Celui-ci nous scrute droit dans les yeux, puis, s'adressant à moi, il me demande si je suis volontaire pour passer de l'autre côté de la frontière un document très important. Évidemment, je suis d'accord. Alors il déplie une grande carte topographique de la vallée du Rhin, sur laquelle sont indiqués tous les dépôts de munitions, de carburants et bien d'autres points sensibles que la Résistance a pu repérer. C'est, me dit-il, très important pour les Alliés, et c'est pourquoi il est impératif de réussir. Si je suis pris, les Fritz ne me feront, cette fois, pas de cadeau. J'encaisse ces paroles réconfortantes, et en même temps je glisse le plan soigneusement plié, entre ma cuisse et mon caleçon.
Quand tout est en ordre et l'heure venue, l'Ancien
appelle deux gamins de huit à dix ans, porteurs chacun d'un sac de pommes de
terre, et nous dit : - Voilà vos guides.
Nous prenons les sacs sur notre dos, les enfants nous précèdent et nous filons par la nuit noire et glaciale. Il y a
beaucoup de neige. Nous marchons longtemps à travers champs, puis enfilons un
étroit sentier encaissé, où la neige m'arrive à mi-ventre. Avec le sac et la
neige, je transpire à grosses gouttes ... Une haie vive borde le haut du
sentier, derrière laquelle, par endroits, nous devinons la silhouette
emmitouflée d'une sentinelle. Il faut faire vite et surtout sans bruit, le chemin
monte et n'en finit pas. A un moment je ne vois plus personne devant moi. Je
panique un peu, craignant d'avoir perdu le contact, puis je me ressaisis vite
et au bout d'un moment, je retrouve le gamin qui m'attend tranquillement, en me
disant qu'à partir de là, il n'y a plus rien à craindre. Une demi-heure après,
nous entrons dans une ferme, où un accueil chaleureux nous est fait. Le maitre
de maison nous demande la carte que je m'empresse de lui
remettre. Il s'en montre vraiment heureux et me félicite, en me disant qu'une fois parvenue chez
les Alliés, et il en a le moyen, elle va leur permettre de faire du bon boulot.
Nous bavardons un moment, puis un matelas est étendu juste devant la
cuisinière, pour un bon repos. Nous savons que nous nous trouvons à Disons,
province de Verviers, Belgique.
Le matin, réveil détendu. Pendant que nous
prenons un bon café au lait, le maitre de maison envoie sont grand fils à la
gare nous prendre un billet pour Paris. Il nous a échangé nos marks allemands
contre des francs français et à 13 h. 20, c'est le départ pour la capitale.
Le train est archicomble. Nous faisons la majeure partie du trajet debout dans le
couloir, tout est calme. Vers le soir, un jeune couple accompagné de deux
enfants de trois à cinq ans nous offre une place assise. Je suis juste en face
de la dame, je prends le gamin sur les genoux. Avec la chaleur et le
ronronnement du train, celui-ci dort comme un bienheureux qu'il est. ... Arrive
une patrouille de contrôle. L'officier me demande mes papiers, alors, avec un
geste d'humeur, je fais semblant de les chercher tout en faisant comprendre que
je vais réveiller l'enfant. Aussi, avec un geste apaisant de la main, il dit -
Gut, Gut ! Je lui dis quand même merci.
(à suivre)
20 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 12 (1)
Jean : Un jour que je suis de renfort dans une équipe de béton, je me chamaille violemment avec le chef de chantier, en venant presque à nous battre : je ne laisse pas le temps aux hommes de mettre le ciment dans la bétonnière, et il s'en est aperçu. Le lendemain, je suis renvoyé à Stagard. Les plus marris sont les gardiens, qui perdent ainsi leur secrétaire. Arrivé au camp administratif, avant que mon cas ne soit jugé, je me glisse dans le premier commando en partance. Nous sommes une centaine.
Nous arrivons à Brême,
dans un camp assez vaste, camouflé en quartier ouvrier par l'apport de
charpentes pentues sur le toit de nos baraques, et qui se trouve juste dans le
prolongement d’un terrain d’aviation. Nous sommes nombreux, et chaque matin
nous partons par petits paquets, pour nous rendre en ville, à diverses corvées.
Le contact avec les civils est assez facile, aussi le marché noir et le troc
battent son plein. Avec les colis que ma chère Lulu m'envoie régulièrement,
surtout le tabac que je lui ai demandé, moi qui ne fume pas, et les sardines,
j'arrive à me constituer un petit magot, ce qui me permet d'acheter des
vêtements civils.
A Stagard, j'ai lié connaissance avec un Niçois, Jo Chili, avec qui je parle d'évasion à mettre au point. Il est taxi de son état, plus costaud que moi, et me dit faire de la boxe. C'est rassurant et peut toujours servir, le cas échéant ... Nous nous retrouvons tous les deux à Brême, ce qui nous permet de reprendre nos projets. Pour ma part, je travaille sur un grand chantier, au milieu d'un parc public. C'est une grande bâtisse haute de dix mètres, sans fenêtre, dont les murs ont une épaisseur peu commune. Ce bloc de béton est surmonté d'un charmant chalet en bois, qui sert de mess aux officiers d'aviation, qui toute la journée vont et viennent. Il y a très peu d'ouvertures pour rentrer dans ce bloc. Un jour pourtant, je me glisse à l'intérieur, chose strictement "verboten". J'aperçois une immense salle, avec en son centre, une grande glace claire sur laquelle sont tracés des cercles concentriques et d'autres signes conventionnels. Je ne peux en voir davantage car un gardien arrive en gueulant et me fais sortir. Cela ne fait rien. J'ai compris de quoi il retourne.
Le cinq décembre 1941, après une dernière mise au point, que nous croyons minutieuse, à peine arrivé sur le chantier, je quitte ma capote, je troque mon calot pour une casquette civile, modèle commun, et je m'en vais vers la gare. Le copain arrive presque en même temps que moi, et pendant qu'il m'attend, je vais au guichet et demande deux places pour Stolberg, petit patelin proche d'Aix-Ia-Chapelle. Comme nous sommes très en avance, nous faisons à l'extérieur de la gare une petite promenade, jusque dix minutes avant le départ. Tout se passe tranquillement, nous sommes contrôlés pendant le parcours, par une femme qui me dit que ce train ne s'arrête pas à Stolberg, qu'il faudra descendre avant pour prendre la navette. Comme les contrôles sont rares, nous décidons de nous laisser conduire jusqu'à Aix-la-Chapelle, but réel de notre voyage. Nous y arrivons par nuit noire, avec du crachin. Nous sortons de la gare et filons droit devant nous. Au bout d'un moment, je veux vérifier notre cap. Nous cherchons un coin sombre pour nous arrêter et je sors ma boussole. Sous la veste, à l'aide d'un briquet, nous constatons que l'aiguille s'affole. Zut alors, pourquoi ? Nous marchons quelques pas pour nous apercevoir que nous nous trouvons sous un énorme pont métallique. Ouf ! Rien de grave. Deux cents mètres plus loin, et à l'air libre, je refais le point, la boussole marche bien mais c'est nous qui nous dirigeons à l'opposé de notre projet. Rectification.
Nous sortons de la ville vers 21 heures et prenons à travers champs, tout droit. Nous marchons d'un bon pas jusqu'à plus d'une heure du matin, après avoir traversé ruisseaux, chemins, clôtures, toujours tout droit. A un moment, nous traversons une haie vive relativement épaisse, qui clôture un champ. Nous sommes à peine debout de l'autre côté qu'à dix mètres, un garde arme sa mitraillette en criant "HaIt". Inutile de faire les malins, nous sommes faits comme des rats. Alors là, j'entends les récriminations du copain, il n'en finit pas de me dire qu'il l'avait prévu, que ça allait nous coûter cher, etc .... Pourtant, je croyais bien avoir correctement fait mes calculs et évalué les distances parcourues. Je pensais bien être en Belgique depuis quelques kilomètres .... En fait, depuis un bon moment, nous marchions détendus, tout juste si nous ne chantions pas. Pour comble d'amertume, notre gardien nous dit :
- C'est dommage pour vous, vous n'aviez
plus que cinq cents mètres à franchir pour être en Belgique.
- Merde alors ! Il nous ramène donc vers la ville et, chemin faisant, il m'explique que depuis 1940, la frontière a été déplacée de plusieurs kilomètres, car la région d'Eupen et Malmédy a été rattachée directement à l'Allemagne, comme avant 1914. vous m'en direz tant ! Mon chagrin ne m'empêche pas de bien "photographier" de mémoire le paysage et de prendre des repères, pour la prochaine fois, car il n'y a plus qu'à recommencer. Et le plus tôt possible serait le mieux. Le garde nous emmène à la prison civile d'Eupen. Fouille et confiscation de nos marks civils. Nous sommes enfermés dans une cellule où se trouvent déjà une dizaine de candidats malheureux à l'évasion. Le moral n'est pas abattu pour autant. C'est un vrai marché aux renseignements sur la meilleure façon de s'y prendre pour réussir la fuite, d'autant plus que les murs sont remplis de graffitis nous donnant nombre de conseils. Par exemple : pas de béret basque, pas de paquet sous le bras, tout ça, ça fait trop français. Et surtout ne pas prendre le tramway qui vient d'Aix-Ia-Chapelle, car il passe juste devant la prison et si son wattman a repéré un individu douteux parmi les voyageurs, il s'arrête carrément devant la prison, sonne d'une façon convenue, et le flic de service n'a plus qu'à sortir pour venir le cueillir.
Le surlendemain de notre arrivée, le "Schupo", qui est belge, mais déguisé en allemand, à cause de l'annexion, en nous apportant le café du matin nous apprend l'attaque, par les japonais, de Pearl Harbour. Le moral fait alors une remontée en flèche. Pour le coup, nous sommes certains que les Fritz sont foutus. Mais quand? Difficile à évaluer ... Un matin, un jeune officier tout rutilant entre brusquement dans la cellule et se dirige tout droit vers une cachette, qu'il fait déplacer. Il se met à brailler comme un veau. Nous nous approchons pour voir et à notre surprise à tous, nous découvrons une ébauche de tunnel : le plancher est découpé et le trou doit mesurer un mètre de profondeur sur cinquante centimètres de côté. Du regard, j'interroge tous les copains. Tous innocents. Et l'autre continue à nous abreuver d'injures, en nous disant que pour la réparation, il nous confisque tous nos marks civils. Au moment où il va franchir la porte pour s'en aller, je me plante au garde à vous, et dans mon meilleur allemand, je luis déclare que si c'était pour en arriver à çà, il n'avait pas besoin de jouer cette comédie, dont nous n'étions pas dupes.
Une autre nuit, avec une fourchette tronquée, je parviens à ouvrir notre cellule.
Dans le couloir, je vois nos chaussures bien alignées. J'avance jusqu'à la porte
qui donne sur l'extérieur. Elle est blindée et inviolable avec les moyens du
bord. Pas question d'aller plus loin, mais cela ne fait rien, ces quelques pas
m'ont fait du bien. Je reviens dans la cellule, et pour ne pas causer d'ennuis
à notre gardien, qui est chic, je referme la porte. Trois ou quatre jours après,
un garde en armes vient nous chercher, mon copain et moi, et nous conduit par le
train au camp disciplinaire Arnold Willers près de Dürren. Camp sinistre, où
il y a déjà beaucoup de Russes, tous dans un état de santé épouvantable. Nous
logeons dans une baraque à part, où ne se trouvent que des évadés en rupture de
camp. Cette baraque a le privilège, la nuit, de recevoir de temps en temps un
coup de fusil de la part d'une sentinelle qui doit s'ennuyer. .. Et c'est comme
ça que le copain couchant au dessous de moi a le poignet traversé par une
balle. Inutile de faire quoi que ce soit, ils en profiteraient pour tirer en
rafales. Le gars se confectionne un pansement d'occasion, et le matin s'en va à l'infirmerie. Ce n'est pas grâve, mais ça flanque tout de même la trouille.
(à suivre)
19 février 2008
Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 11 (2)
(suite) - Jean :
Après cela, je devins pépiniériste. Nous avions reçu des camions d'arbustes, que nous avions d'abord mis en jauge, et qu'ensuite nous
devions planter en alignement autour des nouvelles casernes. Nous entreprîmes
cette tâche avec le plus grand sérieux, sans oublier de donner un grand coup de
bêche, juste au-dessus des racines, puis avec un caillou, on tassait le bout
recourbé afin que le contremaître puisse tirer dessus sans que ça vienne.
Je suis devenu ensuite géomètre, adjoint à l'ingénieur qui devait implanter un nouveau camp. J'avais moi aussi mon adjoint, pour porter la
hache à enfoncer les jalons et tenir le bout du décamètre. J'avais droit à ce
poste de tout repos parce que je parlais et lisais (un peu) l'allemand, que je
continuais d’apprendre. Depuis le début de ma capture, j'avais décidé
d'apprendre cette langue. A toutes fins utiles, j'avais pu acheter tous les
livres nécessaires et ça marchait assez bien - mis à part les déclinaisons,
mais ça n'avait pas beaucoup d'importance - pour moi. J'ai débuté mes fonctions
par une belle matinée, au milieu d'un champ de blés, hauts de 70 à 80 centimètres.
Puis arrive le dimanche 22 juin. La veille, nous avions vu
passer des avions en rase-mottes en grand nombre, mais n'en avions rien conclu.
Ce matin-là, nous sentons chez les allemands une agitation anormale. Tous les
gardes sont énervés, nous formons le carré devant les baraques et, chose
inhabituelle, nous voyons arriver le Capitaine du camp, suivi de son
état-major. C'est un vieil officier de réserve, banquier de son état et pas
trop mauvais garçon. Il a une gueule d'enterrement, aussi nous nous posons
toutes sortes de questions. Il fait un bref discours, auquel nous ne comprenons
rien, d'abord parce qu'il ne hurle pas, comme ils le font tous, et aussi parce
qu'il a la voix étranglée, pour un peu on croirait qu'il va pleurer. Le
traducteur prend la parole et nous explique que, depuis ce matin cinq heures,
les troupes allemandes sont rentrées dans le chou des Russes, que ça va être
une grande bataille, et que le capitaine compte sur nous pour que nous soyons
tranquilles et bien disciplinés. Garde à vous, ... Rompez les rangs ! 
Une immense joie étouffée nous anime, car c'est la guerre sur deux fronts et Adolf sera un jour pris en tenaille. Pour nous, cela ne fait
aucun doute, les commentaires vont bon train et le moral remonte au zénith.
Pour autant, rien ne change dans nos habitudes.
A l'automne, nous partons pour Stagard, au nord de Berlin,
redistribution des commandos. Après un stage sur la voie ferrée, à tasser des cailloux, où j'attrape une violente dysenterie qui me conduit à l'hôpital pour quatre jours, je pars avec une vingtaine de copains pour Inselrims. C'est une petite île de deux kilomètres de long sur à peine un de large, située à quelques encablures de la côte de la Baltique, sur laquelle est implanté un grand centre de recherche sur la fièvre aphteuse. Nous sommes très bien logés, des draps blancs très propres, de la paille fraiche à discrétion pour la paillasse. Quant à la nourriture, c'est un hôtel quatre étoiles, dans la catégorie PDG ! Nous avons, à volonté, du lait de première qualité et de la vraie viande tous les jours : un vrai paradis.Les copains me désignent comme chef de groupe et les deux sentinelles, comme secrétaire parce qu'ils ne savent ni lire ni écrire leur propre langue. Parmi nous, un prisonnier attire mon attention sur les listes que je détiens : Thorez. Je lui demande s'il a un lien de parenté avec le Secrétaire général du parti communiste. Il me dit qu'il est son frère, mais que lui ne fait pas de politique. Il est simplement secrétaire à la mairie de Villejuif? Il est bien tranquille et ne tient pas à ce qu'on le remarque.
Et pourtant, deux polonais d'un commando voisin
s'apercevant que nous sommes ravitaillés en charbon par des voitures à chevaux
venant du continent sur la glace épaisse d'un mètre environ, se sont évadés.
Nous sommes inquiets à leur sujet, car dans la journée, le ciel est bas et
rejoint la mer tout autour de nous, il n'y a aucun point de repère. Aussi
décidons-nous de faire un grand feu sur le rivage, afin qu'ils puissent revenir
s'ils se sentent en détresse. J'ai oublié de mentionner que nulle part il n'y a
de barbelés et que nous pouvons ainsi aller où bon nous semble dans l'île.
Toujours est-il que nous n'avons plus jamais entendu parler d'eux et que nous
souhaitions de tout cœur qu'ils aient réussi, sans trop de difficultés.
Le temps passe, la santé se refait, mais aucune perspective
de libération. Tous leurs bobards n'ont plus d'effet sur nous.
Aussi, je décide d'agir.
Entre-temps, j'ai écrit au Maréchal Pétain pour lui demander d'intervenir d'une manière ou d'une autre. Je lui signale en effet que pour mon commando qui ne compte qu'une vingtaine d'hommes, six sont informés de l'inconduite de leur femme : ils m'en ont fait la confidence. Deux semaines après cet envoi, arrive au camp un soldat venant du camp central et porteur d'une seule lettre. Elle m'est adressée. C'est la réponse, avec le cachet du Maréchal, m'assurant de toute sa sympathie et nous demandant d'être patients et courageux.
Tout le commando ayant appris cet événement cherche à savoir l'origine de cette réponse. Je ne leur en donne pas la raison. D'abord, sortir de cette ile, aller n'importe où mais quitter cette ile....
(à suivre)










