Bigmammy en ligne

Journal de bord d'une grand-mère gourmande, de ses trois filles et de ses 6 petits-enfants à travers le monde

13 février 2009

Vendredi 13 février 1942 : un anniversaire incontournable

controleIl y avait à la maison, accroché au mur, un morceau de vieux journal jauni collé sur un carton avec la date entourée d'un cartouche : Vendredi 13 février 1942. Je ne comprenais pas sa signification jusqu'à ce que je transcrive les souvenirs d'évasion de Papa, qui forment la trame du document "Affaire terminée, j'arrive".
C'est en effet ce jour-là que, dans le froid et un peu de neige comme aujourd'hui sur Paris, mon père et son copain Jo, qui ne comprenait rien, ont été "accompagnés" par un soldat allemand d'origine tchèque pour passer sans encombres la ligne de démarcation à Loches, après plusieurs évasions ratées des camps de prisonniers.

C'était donc bien un jour de chance ! Mais pour ne pas lui faire perdre cette caractéristique, je ne joue jamais au LOTO.

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25 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 18 (2)


Si vous souhaitez lire "Affaire terminée, j'arrive !", le récit à deux voix de mes parents de 1920 à 1948, dans l'ordre chronologique, ce qui est tout de même plus facile, reportez-vous au chapitre 1, publié le 6 février.


Chapitre 18 (2) – Clap de fin
Je rassure mon patron et illico, avec Lebrun en remorque, nous filons faire les démarches nécessaires. Il nous faut d'abord aller à Versailles, aux Petites Écuries, puis revenir à l'École Militaire à Paris, enfin en deux jours, nous redevenons civils, administrativement en tous cas. Car l'uniforme, il y a bien longtemps que nous ne le portons plus.

A quelques temps de là, Lulu obtient des services administratifs un ordre de mission pour aller chercher notre petite Claudie qu'elle avait dû confier à des amis lors de son départ d'Alger. A celui qui ne savait pas sur quel chapitre budgétaire inscrire cette dépense, elle suggère de l'imputer sur les crédits de matériel. ... Il reste toujours des disponibilités pour le matériel ! Munie de son sésame, mais aussi de pas mal de sang-froid et de culot, vu l'organisation plus que précaire des transports qui n'en sont qu'au tout début de leur rétablissement, la voilà partie. Arrivée à Marseille, pas de bateau avant plusieurs jours. Qu'à cela ne tienne, avec un taxi faisant transport en commun, elle se rend à Cannes embrasser ses parents et leur apporter en même temps un peu de ravitaillement. Puis, départ pour Casablanca où elle règle nos affaires, emporte avec elle le strict nécessaire et part sur Alger. Le trajet s'effectue normalement, car là bas, pas question de gares bombardées et de ponts sautés. Arrivée à Alger, ma vaillante Lulu récupère notre petite Claudinette qui commençait à trouver le temps long chez ces gens bien gentils, certes, mais qu'elle ne connaissait guère. Et c'est le retour vers Paris, avec tous les aléas des transports qui n'ont pas d'horaires ...

A Paris, nous logeons maintenant à l'hôtel, rue des Carmes. Cela nous rapproche encore du bureau, et comme il n'y a pas de lit pour Claudie, j'en confectionne vite un avec la grosse malle-cabine que Lulu vient de ramener de Casablanca. Plus tard, après moult négociations plus une recommandation, nous obtiendrons du Cabinet du Ministre, un appartement à la Régie Immobilière de la Ville de Paris, au 68 du boulevard Soult, où nous resterons jusqu'à la retraite, c'est à dire vingt huit ans. Je cours toujours de par le monde. Le 6 octobre 1946, alors que je suis en tournée en Amérique du nord, naît notre seconde fille Marie-Pierre.

Pierrette_et_LuluUn jour, Pierrette Terraz de passage à Paris et certainement mandatée par son man avec lequel nous sommes partis pour la guerre et fait toutes les opérations, me demande si je ne voudrais pas revenir à Casablanca pour travailler avec lui. Son offre est alléchante. J'avais eu l'occasion de bricoler bénévolement pour lui, sur des devis d'adjudications, quand il était à la bourre. Cependant, un peu que je connaisse son caractère et que surtout le travail que je fais me plait beaucoup, sans compter le fait que je gagne bien ma vie, à cause des frais de déplacements qui dans notre cas sont remboursés sur la même base que pour un ambassadeur. .. Si l'on ajoute à tous cela que nous sommes à la maison entourés d'établissements scolaires à portée de la main, ou plutôt à nos pieds, pour nos enfants..... Je décline gentiment son offre. Plus tard, il reviendra à la charge, mais sans plus de succès. Encore une fois, bien m'en a pris. Quelques années plus tard, c'est eux qui devront se replier sur la France, à la suite des incidents sanglants qui se produisent au Maroc. Finalement, nous les aiderons à repartir dans les affaires dans la mesure de nos moyens, et il créera une des plus grosses entreprises de bâtiment de la place de Paris.


Quant à moi, je continue à parcourir le monde avec les yeux grands ouverts. A cette époque, les avions ne volant qu'entre 3000 et 5000 mètres d'altitude, cela permet de bien voir tous les détails des panoramas.Kilimandjaro Taj_MahalC'est comme cela que je verrai les cratères des plus grands volcans dont le Vésuve, l'Etna, le Kilimandjaro et ceux de la cordillère des Andes, parfois aussi j'appréhenderai certains atterrissages sportifs tels que Quito par exemple, où les montagnes s'élèvent à plus de 5000 mètres avec un avion qui plafonne à 3.000. Sans compter que les couloirs sont étroits : l'on a parfois l'impression que l'avion va toucher la montagne du bout des ailes, et quand par-dessus le marché il y a beaucoup de nuages, chose fréquente, il y a vraiment de quoi avaler sa salive, pendant un moment. Il y a aussi Hong Kong, avant que la piste ne soit allongée comme elle l'est actuellement. Une fois aussi, rentrant d'Amérique seul passager à bord d'un avion militaire, après un atterrissage délicat aux Açores, le pilote vient me glisser à l'oreille qu'il lui restait cinq minutes d'essence, broum ...

Une autre fois rentrant de Chang-Haï avec un avion américain ayant fini son temps dans le Pacifique, toujours seul passager à bord et l'équipage ayant liberté de parcours, j'ai pu voir de très près le palais du Taj Mahal, pierre précieuse de l'Inde.


Le temps passant, et avec une Lulu qui sait admirablement administrer son budget et moi qui ne gaspille pas l'argent, nous avons pu, au fil des ans, acquérir quelques biens et améliorer ce qui lui était revenu de ses parents. A plusieurs reprises j'ai été sollicité pour partir en poste à l'étranger. Mais cela comportait un inconvénient majeur : malgré tous les avantages, il aurait fallu changer de poste tous les trois ou quatre ans, problème majeur pour les études des enfants de diplomates. A cause de cela, on dit couramment que les enfants d'ambassadeurs sont rarement ambassadeurs. Après discussions avec Lulu, nous sommes convenus de rester à Paris.


En 1947, dans le métro qui me transporte au Bureau, je lis dans mon journal que la veille a été célébrée une messe en l'église de la Madeleine à la mémoire du capitaine Hacouët, mon commandant de compagnie pendant l'année 1939. J'en suis tout retourné car j'aurais tellement aimé y assister et revoir ainsi certains de mes camarades.

Parmi la nombreuse assistance mentionnée dans le journal, je note la présence du Général Campana, notre dernier commandant de régiment, de la Présidence de la République. J'hésite quelques temps, puis un beau jour, je lui demande audience. Il est très heureux de me recevoir, il se rappelle vaguement de moi et nous parlons longuement de tous les anciens du Premier Zouaves, et je lui dis comment j’ai appris sa présence à Paris. Il est très touché de la disparition du Capitaine Hascouët. A partir de là, nous correspondons régulièrement, quand un jour, par une estafette, je reçois à la maison une convocation du Général Campana. Je ne suis pas en retard pour m'y rendre. A peine arrivé dans son bureau, il remet sur le tapis mon action devant Villedomange, puis les circonstances de mes évasions, après cela il me tend un papier à remplir. C'est, ni plus ni moins, une proposition de promotion dans l’ordre de la légion d'Honneur. J'en suis abasourdi.


Un_joli_plastronJe le remercie infiniment et m'en vais, tout guilleret, soudain tout gonflé de fierté et de bonheur. C'est comme ça que le 20 avril 1950, je puis lire mon nom dans le Journal Officiel. Dans ces mêmes temps, j'ai besoin de changer de portefeuille, le mien ayant largement fait son temps depuis avant et pendant la guerre. Je le vide complètement et l'examine sous toutes les coutures. Quelle n'est pas ma stupeur d'en retirer, du fond d'une poche, un demi-mark de captivité, tout fripé. J'en ai a posteriori des sueurs froides, une belle frousse rétrospective. Si jamais l'officier allemand qui m'avait tellement fait confiance l'avait trouvé, toute l'histoire à dormir debout que je lui avais racontée se serait écroulée, et c'était le retour au camp avec toutes ses conséquences. Et dire que Jean Billon, avant notre départ pour la ligne de démarcation, avait procédé à une inspection complète de nos affaires et surtout des portefeuilles ... A quoi tient le destin, parfois ?

 

Voulant visiter, avant qu'il ne ferme ses portes, le salon de l'Auto 1948, je dis à ma Lulu, qui ne travaille plus depuis la naissance de Marie-Pierre, de venir m'attendre à la sortie de mon bureau. Nous nous retrouvons dans le hall d'Air France, où elle se régale du va et vient des passagers de tout acabit, puis nous partons à pied jusqu'au grand Palais. Arrivés juste à l'angle du pont Alexandre III, nous croisons un grand militaire, nous nous dévisageons et ensemble, nous nous reconnaissons c'est Julien Beney, et nous étions tous deux chefs comptables au Premier Zouaves, nous nous étions vus souvent chez l'officier payeur de régiment. Nous parlons un peu du passé et du présent. Il me dit entre autres choses qu'il est au Ministère de la Guerre, service des décorations, qu'il a bien vu passer une demande de promotion au nom de Mens, mais comme il n'a jamais su mon prénom, il n'y a pas prêté attention. Il me dit:

- Dors tranquille, elle ne s'égarera pas.

Il en est tout heureux, d'autant plus qu'il est Chevalier lui-même depuis peu de temps. A dater de ce jour, nous ne nous sommes plus perdus de vue. Il est devenu un très bon ami de la famille. En 1972, partant pour la retraite, l'Administration Centrale m'a promu au grade d'Officier dans l'Ordre national du Mérite, décoration que je porte avec plaisir, comme les autres d'ailleurs.

 

Voilà la fin de cette histoire, celle qui vaut, selon mes filles, la peine d’être racontée. Ensuite, notre bonheur familial, lui, n’a pas besoin d’être conté……

 

 

 

 

FIN

 

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24 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 18 (1)

Chapitre 18 – D’Alger à Paris (1)

Jean. Le débarquement en Normandie s'effectue alors que je vole de Calcutta vers Alger, avec le Commandant Leburgues que je connais déjà, un très chic type qui m'a pris en affection et me considère comme faisant partie de l'équipage, ce qui me facilite bien les choses aux escales. Quand nous volons, il me laisse très souvent sa place au poste de pilotage. J'en suis tout content. Le copilote m'initie à la conduite de l'avion, sans faire trop de fantaisies, et lui pendant ce temps, installé derrière moi avec une planche à dessin, trace les plans de sa future villa !
Sur cette même ligne, le consul Général qui est Christian Fouchet, avec qui j'ai mangé plusieurs fois à la mission de Moscou où il était Capitaine, me demande un jour si j'accepte de céder ma place de retour à un diplomate, courrier occasionnel, venu faire une visite de reconnaissance de son nouveau poste et qui, tombé malade sur place, est pressé de rentrer à Alger.
Comme je commence à être rôdé dans mon service et sachant la chose faisable, j'accepte d'autant plus volontiers que cela me permet de rentrer avec le Commandant Leburgues, qui est devenu un habitué de la ligne. Bien m'en a pris, car l'avion s'écrase en bout de piste à Tripoli de Libye. Aucun survivant. Ouf!

Le 15 août 1944, je vole vers Gibraltar. GibraltarPar la lucarne de l'avion, j'aperçois volant dans la même direction et à la même altitude une nuée d'avions, tous des dakotas, c'est magnifique. Ils volent si près les uns des autres que j'ai l'impression de pouvoir passer de l'un à l'autre par le bout de leurs ailes. Je me pose des questions sur cette Immense armada jusqu'à ce que j'apprenne, une fois tous impeccablement alignés à Gibraltar, le débarquement en Provence. Ils viennent tout simplement de larguer des centaines de parachutistes au dessus de la zone des opérations.
Entre les voyages, Je m'occupe au bureau comme je peux. Je tape à la machine des décrets de nominations, j'établis des passeports diplomatiques, tout un tas de petites bricoles dont un service qui se monte a besoin. A midi, comme Lulu travaille dans le même bâtiment, nous mangeons tous les deux à la cantine de notre service. Nous nous plaçons par tables rondes de huit personnes, presque toujours les mêmes. A plusieurs reprises, un jeune enseigne de vaisseau vient s'assoir à notre table. Philippede_GaulleNous savons tous que c'est le fils du Général De Gaulle, mais comme il est très discret, tout en étant causant, personne n'y fait allusion. Il n'en est pas de même pour son père, qui pour se rendre à la salle de conférences qui se trouve dans notre bâtiment, doit parcourir un long couloir passant devant notre bureau et beaucoup d'autres. Ces jours là, toutes les portes sont closes et règne un silence monacal, alors qu'à l'ordinaire, toutes portes grandes ouvertes, chacun vaque d'un bureau à l'autre avec l’entrain d’une ruche.

Nous sommes assez bien logés à Saint Eugène, avec un grand balcon d'où nous bénéficions d'une vue splendide sur la mer et la baie d'Alger. Septembre arrive. Vers le milieu du mois, rentrant de Moscou après une absence d'une vingtaine de jours, je ne trouve plus personne au bureau, ni à la maison. Tout le monde a rejoint Paris.
Je ne m'attarde pas à Alger, le lendemain je rejoins moi aussi, en faisant escale à Toulouse. Je retrouve vite mon service au Quai d'Orsay et ma Lulu en même temps. Elle a fait le voyage sur un navire de guerre, étant une des rares femmes, cinq en tout je crois, à avoir suivi le gouvernement provisoire, mettant un temps fou, faisant escale en Angleterre pour finalement débarquer à Cherbourg. Puis, par train et en trois jours, les services sont arrivés à Paris.
Nous sommes logés dans le quartier du Panthéon, rue de l'Estrapade, ce qui ne nous pose pas de problème pour aller au bureau car les transports en commun sont plutôt rares. Au Quai d'Orsay, notre service occupe les locaux officiels de la valise diplomatique et le travail s'organise sur de nouvelles bases. Ensuite, le Chef de service m'expédie défricher les capitales nordiques.

Forteresse_volantePour ce faire, j'embarque à bord d'une forteresse volante qui me dépose à Oslo d'un seul vol, puis le train me conduit à Stockholm, puis à Copenhague. Je fais tellement diligence que le patron, à mon retour, m'en fait presque le reproche, me disant qu'il n'y avait pas lieu de s'affoler ... Il est vrai que pour sa part, il avait mis deux mois pour faire la tournée d'Afrique du Sud.

Des dix courriers d'Alger, nous ne sommes plus que deux, mon ami Jean Lebrun et moi. Ma petite Lulu est maintenant la secrétaire particulière d'un Ministre, Monsieur Jean Chauvel. Dans notre service, de nouveaux collègues nous ont rejoints, issus de la Résistance ou de l'ancienne administration. Le temps passe jusqu'au jour où notre chef de service m'appelle dans son bureau pour me demander quelle est ma situation militaire. Je lui réponds que je suis en activité, avec le grade de Sous-lieutenant, ayant été promu le 25 avril 1944. Il lève les bras au ciel et me dit :

- Mais, nom d'un chien, il y a un mois que vous êtes titulaire de votre emploi !!! Comment pouvais-je le savoir ? Personne ne m'en a parlé, et le gars Lebrun est dans le même cas.

(à suivre)

 

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Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 17

Chapitre 17 – Valise diplomatique

Je me rends bien à l'adresse indiquée, où le service n'en est qu'à ses débuts, il y a tout à apprendre.
Nous sommes dix pour assurer le service, plus le chef, plus un contrôleur détaché des PTT.

Le travail consiste à trier par destination le courrier destiné à l'étranger, en faire le bordereau, mettre le tout dans une valise ordinaire en cuir, dument fermée et scellée avec de gros cachets de cire rouge au nom du Comité de Libération de la France, mettre les clés dans sa poche, et partir pour la destination convenue. Oui, mais voilà ! Il n'y a pas d'agence de voyages et il faut se débrouiller. D'abord, il faut un visa pour chaque frontière à traverser, donc courir tous les consulats ou ambassades intéressés. il faut aussi beaucoup de piqûres : typhus, fièvre jaune, et bien d'autres, de l'argent aussi, dollars ou livres sterling.
Avec notre passeport diplomatique, les lettres dites de "Courriers" priant les autorités étrangères de nous assister, un ordre de mission de VIP en sept exemplaires, nous n'avons plus qu'à partir pour le terrain d'aviation et faire de l'avion-stop.
A nous de nous défendre.

GibraltarMa première course est pour Gibraltar. Il m'est assez facile de trouver une place, car c'est l'escale obligatoire pour ceux qui vont à Londres, et ils sont nombreux. Je trouve donc un Beechcraft, presque personnel, puisque je suis le seul passager avec le pilote et le radio.

J'arrive à Gibraltar, trouve facilement la mission militaire, y suis accueilli par deux français libres très sympathiques. L'un vient de Rio de Janeiro, l'autre de Lima. Bref séjour, puis tentative de stop pour le retour. Pour cela nous nous rendons le matin au terrain d'aviation, et après plusieurs tentatives, c'est le Général Vannier, Ambassadeur du Canada auprès de Général De Gaulle, qui me prend à bord de sa forteresse volante personnelle. Il fait tout le voyage au poste de pilotage, et je reste tout seul dans cette grande carlingue aménagée en salon. J'y occupe un grand fauteuil de cuir, devant une large baie, qui d'ordinaire est l'emplacement d'une mitrailleuse lourde. J'ai, de cet emplacement, une vue splendide sur le panorama. Pour ma première mission, c'est vraiment du gâteau. J'oublie de dire que pour les missions, nous voyageons en civil, ce qui facilite beaucoup pour les priorités de passage, car pour les militaires, il y a toujours quelqu'un de plus galonné. J'en ferai un jour l'expérience à Berlin, où comme nous étions entre français, je n'avais pas cru bon de faire jouer ma qualité de VIP.

Au bout de quelques temps, voyant que dans les services du Commissariat aux Affaires Etrangères, il y a pénurie de dactylos et plus encore de sténos, je dis au chef du personnel, qui est toujours entre nos pattes à discuter avec notre patron, que ma Lulu est de première qualité dans la profession. En quelques jours, avec l'échange de notre appartement contre un situé à Saint Eugène, voici ma Lulu et notre Claudie qui arrivent à Alger. Lulu est tout de suite promue comme chef des sténodactylos de tout le Commissariat et la vie de famille reprend.

Je voyage, pas très loin, de temps en temps, puis un jour notre chef de service m'annonce qu'il me faut me préparer à faire un voyage inaugural à Moscou. Il me faut un nombre impressionnant de visas, de piqûres et d'argent, et pour le voyage, toujours le même mot de passe : "démerdez-vous !"

H_liopolisJe m'envole en Dakota pour Tunis, où les Américains, avec de monstrueux engins, s'affairent pour agrandir les pistes d'envol, puis escale à Benghazi où je vois une formidable montagne de matériel de guerre hors d'usage. Nous survolons Bir Hakeim, puis El Alamein, et atterrissons au Caire, où je couche à l'hôtel Héliopolis. Dans le hall, je remarque un tapis de haute laine d'une dimension extraordinaire...Le lendemain, avec mon laissez-passer VIP, je trouve facilement une place sur un avion anglais avec escales à Tel-Aviv, Damas, Bagdad et Téhéran, où je descends car il file sur l'Inde.

A Téhéran, l'Ambassadeur me met en contact avec l'attaché militaire qui me prend en charge. La colonie française est charmante, tous des gaullistes à 100%. Je ferai au sein de celle-ci de solides amitiés, en particulier un dentiste qui fermera son cabinet pendant trois jours afin de me remettre la bouche, malmenée par la captivité, en bon état.
A partir de là, il me faut beaucoup de patience pour continuer mon voyage. Tous les matins très tôt, avec l'attaché-militaire adjoint, nous allons au terrain d'aviation. Là, nous attendons qu'un avion, genre Potez 25, piloté par une femme, s'envole pour aller voir si un certain passage dans la montagne est praticable, car notre avion plafonne à  300 mètres, et les montagnes ont presque le double de hauteur. Plus tard, et avec l'expérience, mais surtout avec un N°5 de Chanel, une bouteille de whisky ou une cartouche de cigarettes, le passage sera bien plus facile.

Sur ce parcours, je ne verrai jamais beaucoup de passagers, sauf les pilotes de l'escadrille Normandie-Niemen, basée à Toulal, parmi lesquels je me ferai de très bons copains, notamment mon parrain de légion d'Honneur, et l'intendant de l'escadrille, le Capitaine Hechenbaum, qui m'offrira un insigne pour les menus services que je lui ai rendus.

La première escale en Russie est Bakou. Moi qui n'ai jamais vu de champ pétrolifère, je suis servi : des derricks partout, serrés les uns contre les autres, et même en mer, une odeur de mazout envahissante, même les serveurs de l'hôtel en sont imprégnés. Le lendemain, départ pour Moscou, toujours seul passager. Nous faisons escale technique à Astrakhan sur le delta de la Volga, mer Caspienne, et repartons pour voler en rase-mottes, en suivant le fleuve, sans jamais dépasser la hauteur des arbres qui ne sont pas très haut, aussi mon estomac n'est pas à la fête.

ruines_stalingradA Stalingrad, où nous nous arrêtons pour nous restaurer, l'hôtesse d'accueil m'invite à faire, en jeep soviétique, le tour du champ de bataille.Cette fois, ce n'est plus une montagne, mais un Himalaya de matériel détruit qui s'offre à mes yeux. Il faut dire qu'il y a à peine trois mois que la ville a été libérée, et tout est encore resté sur place. Je ramasse par terre une douille de fusil. Elle a été plusieurs fois percée par d'autres balles et en est toute déchiquetée et tordue. Plus tard, j'en ferai cadeau à Jean Billon, qui la montrera à tous ses copains de la Résistance.

Nous repartons pour la dernière étape, Moscou, où l'avion atterrit presque en ville. Plus tard, l'aéroport sera déplacé à quarante kilomètres au nord-est, dix kilomètres plus loin que la ligne de feu atteinte par les Allemands lors de l'offensive de 1941. La réception à l'ambassade est formidable. Je suis le premier courrier régulier à arriver. Notre Ambassadeur, Roger Garraud, est avide d'avoir des nouvelles toutes fraiches des événements d'Alger. Comme je dois rester une semaine sur place, pour permettre aux services de répondre à tout le courrier que j'ai apporté, l'Ambassadeur m'invite plusieurs fois à dîner.

Il veut savoir le plus de choses sur moi, car il a un fils de mon âge, dans les F.F.L. depuis 1940. Je ferai un jour sa connaissance et nous deviendrons de très bons amis. Au cours de l'un de ces repas, je dis à l'ambassadeur que pendant ma captivité à Inselrims, j'ai rencontré le frère de Maurice Thorès. Aussitôt, il téléphone à ce dernier et le lendemain soir, nous dînons ensemble avec Jeannette Veermersch, Ilhia Ehrenbourg, Richard Bloch ainsi que plusieurs autres personnes. Malheureusement, Maurice Thorès vient justement d'apprendre que son frère est mort en captivité, depuis quelques temps déjà.

Saliyut_MoscouA Moscou, j'ai l'occasion à plusieurs reprises d'assister à des "salyuts". Ce sont de gigantesques feux d'artifice, tirés depuis les toits des immeubles sur toute la surface de la ville. C'est d'un effet peu commun et magnifique à la fois. Cela à la gloire de l'Armée Rouge, à l'occasion d'une grande victoire.

Le Général Petit, chef de la mission militaire, un des rares à tutoyer le Général De Gaulle parce qu'ils sont de la même promotion, m'invite plusieurs fois à déjeuner à la mission. Je vais faire là de très bons copains que je reverrai pratiquement à chaque voyage, d'autant plus que l'atmosphère parmi eux est bien plus sympathique qu'à l'Ambassade. Plus tard, je rencontre Jean Nau, journaliste à France-Presse, qui vit depuis 1930 à Moscou. Une amitié qui durera plus de vingt ans, interrompue par sa mort. Pour le retour, nous devons attendre plusieurs soirs avant qu'un certain bureau militaire russe nous téléphone le feu-vert pour le lendemain. Le coup de fil n'arrive jamais avant minuit et plus parfois, aussi, pour tuer le temps, l'ambassadeur, chaque soir avec sa secrétaire qui est aussi sa traductrice, nous invite à boire une bouteille de Champagne en attendant.

Le retour s'effectue par le même chemin et dans les mêmes conditions. Heureusement que la mission militaire de Téhéran m'a prêté une grande pelisse d'aviateur, fourrée de mouton et que je passe sur mon manteau, car l'avion, du type rustique, n'est pas chauffé, et il fait un froid sibérien. Je suis toujours seul passager. Une seule fois, l'équipage ayant fait la guerre d'Espagne et baragouinant comme moi cette langue, nous arrivons à discuter un peu.

Le Général Petit me confiera un jour une vingtaine de valises ayant appartenu à des pilotes de Normandie tués en opérations. Je les laisserai à Damas, leur base de départ.

(à suivre)

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Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 16

Chapitre 16 – Jean reprend du service

 

Après quelques jours de détente, Lulu me présente à son patron, Président du Tribunal du Pacha. Il me questionne sur la vie des prisonniers ainsi que sur les péripéties de mon évasion, puis me donne un mot de recommandation pour un de ses amis, qui est Président de la Commission d'achat des viandes pour la région. Celui-ci m'offre tout de suite un emploi de payeur dans un groupe d'achats. Selon le parcours prévu, je passe à la banque encaisser trois à cinq millions, le tout en petites coupures, ce qui me fait deux grosses sacoches. Nous partons le matin très tôt, dans une voiture à gazogène.

insigne_1er_ZouavesNous sommes cinq : un chef de Commission, ancien enseignant d'une cinquantaine d’années, un délégué notable Arabe de trente ans et un maquignon français de mon âge, ancien du Premier Zouaves, ce qui nous rapproche et nous devenons très vite bons amis, puis le chauffeur arabe. Chaque semaine nous partons dans une direction différente et ne rentrons que lorsque la quantité nécessaire à l'approvisionnement a été trouvée, et il nous en faut car nous avons cinq cent cinquante mille rations journalières à assurer. Dans les souks où nous allons, les Arabes sont plutôt réticents pour nous vendre leurs bêtes, parce que nous les payons au tarif officiel, ce qui ne fait pas leur affaire. Ainsi, nous parcourrons le Maroc dans tous les sens et dans ses recoins les plus reculés. Une fois, en roulant sur le fond d'une rivière dont le lit tient effectivement lieu de piste, nous sommes surpris par une crue soudaine. Nous devons abandonner en vitesse la voiture, qui est emportée en moins de dix minutes par le flot. Nous continuons à cheval, avec selle arabe. Il faut savoir comment elles sont, surtout pour un novice comme moi. Inutile de décrire l'état de mes fesses au bout de trois jours. Nous touchons une nouvelle voiture, grosse américaine, toujours à gazogène. Un matin, en haute montagne, bien avant que le soleil ne se montre, je sens dans la voiture une odeur de brulé. Au bout d'un moment, tous alertés, nous stoppons. Comme il fait noir, le chauffeur fait le tour de la voiture et ouvre le coffre arrière. A cet instant, le vent qui souffle dans le sens de notre marche s'y engouffre et fait éclater l'incendie qui couvait depuis un bon moment. Le chauffeur avait au départ attisé le foyer du gazogène puis remis son tisonnier tout chaud dans le crin des dossiers. J'ai juste le temps de sauver mes sacoches, que la voiture n'est plus qu'un brasier. Plusieurs fois par la suite, nous reverrons en passant l'épave toute rouillée de notre voiture. J'ai un gros travail, quand nous rentrons, pour mettre au propre tous mes comptes et rendre le reliquat de ma caisse à la banque. Mais cela me plait beaucoup et je suis bien payé, en plus nous mangeons dans les meilleurs restaurants parce que notre chef est une fine gueule. Au bureau, l'ambiance est à la "Révolution Nationale" : tous d'accord pour gagner la guerre, plutôt avec la peau des autres, et surtout ne pas avoir à reprendre un fusil.

de_GaulleAlors que moi, je suis franchement pour De Gaulle, mais il est malsain d'en parler. Le chef de la Légion Française des Combattants, pétainiste à fond, est alors le colonel vétérinaire des abattoirs. Il me prend un jour à part pour me faire la morale, ainsi que l'éloge de son mouvement politique. Je m'en tire par une pirouette et nous n'en parlons plus ... mais l'ambiance s'en ressent et je vois bien qu'il m'a à l'œil. Avec toujours la même équipe, nous continuons à parcourir le bled dans tous les sens, nous traversons des paysages merveilleux et avons souvent l'occasion de voir de près des mouflons. Parfois, nous sommes arrêtés par un poste de gardes arabes qui, avec une simple chaine, nous barrent la route. Cela m'intrigue, car cela se passe toujours dans des endroits perdus. J'en fais part à notre chef qui est certainement au courant. Il m'explique que ces postes sont dotés d'un téléphone de campagne camouflé et que, au cas où une commission d'armistice allemande ou italienne viendrait à visiter le secteur, celui-ci serait averti largement avant son arrivée. Nous nous trouvons en effet dans des lieux où pas mal de matériel militaire soustrait au contrôle de la Commission a été caché. Nous rencontrons même parfois des goums entiers en manœuvre d'entrainement. Je saurai plus tard que c'est le Général Leblanc qui commande tout ça. Et soudain c'est le drame. Les soldats américains ont débarqué en plusieurs points du littoral marocain, drapeau en tête, mais l'armée française, selon les ordres prescrits par Pétain, a tiré. Les américains ont riposté et il y a eu des morts de part et d'autre. Sous nos fenêtres, rue Blaise Pascal, c'est un défilé ininterrompu d'ambulances passant à toute vitesse, en hurlant de toutes leurs sirènes. Je file aux abattoirs pour prendre mon travail. Mais l'abattoir est situé en plein dans le champ de tir de l'artillerie américaine. Nous recevons des éclats d'obus ainsi que les douilles des mitrailleuses des avions qui se tirent dessus. Avec des camions, nous évacuons la viande abattue et allons nous installer au marché central en ville pour la vendre. Cela dure trois jours, et après un beau gâchis faisant trop de morts de chaque côté, le calme revient. C'est déprimant. Mais après, quelle panique chez les Vichystes ! Et surtout parmi la Milice qui avait prêté serment deux ou trois jours auparavant.

Finalement, tout rentre dans l’ordre et je reprends mes tournées dans le bled. Je tombe un jour en ville sur mon ancien chef de bataillon de la mobilisation. Nous causons de choses et d'autres et il m'apprend qu'il va reprendre du service, qu'on va lui confier la mise sur pied d'un bataillon d'instruction et que pour cela il recherche des cadres, et ... qu'il serait heureux de m'avoir parmi eux. Je n'hésite pas une seconde pour lui donner mon accord et c'est comme ça que je reprends moi aussi du service, par appel individuel car il n'est pas encore question de mobilisation générale. Comme le fameux bataillon d'instruction met du temps à prendre forme, car on ne sait pas encore où l'installer, on me confie le bureau de paiement des frais d'évasion, ce qui me permettra d'être dans les premiers remboursés. Je vois passer là toutes sortes d'individus, depuis celui qui prétend s'être évadé avec deux valises de cinquante kilos et qui demande de gros frais, à celui qui est venu les mains dans les poches et ne demande rien. Je m'entends très bien avec le capitaine qui supervise mon service, où j'ai plusieurs dactylos sous mes ordres. Aussi les gourmands n'ont qu'un minimum à toucher, d'autant plus qu'aucun de ceux-là ne parle de s'engager pour reprendre la lutte, alors que les jeunes qui ne demandent aucuns frais mais surtout de s'engager au plus vite, j'en fais mon affaire personnellement : je leur rédige moi-même la note de frais "maison", qu'ils n'ont qu'à recopier et passer à la caisse. J'ai comme ça fait des heureux qui ne savaient même pas qu'ils avaient droit à un défraiement. Finalement, le bataillon se forme à Oued-Zem. J'en prends l'administration, solde, alimentation, fascicules. Comme je dispose de beaucoup de personnel compétent, j'organise mes bureaux par spécialités, plus faciles ainsi à contrôler, et cela me laisse pas mal de temps libre, que j'emploie à l'amélioration du camp. Je seconde autant que je peux le Capitaine, qui est chargé de l'ensemble des travaux. Celui-ci est ingénieur aux mines des phosphates, qui se trouvent à proximité de notre camp, ainsi il nous prête tout le matériel dont nous avons besoin. J'ai de la maçonnerie à faire, et pour cela j'emploie des prisonniers italiens qui sont maçons de profession, travailleurs et efficaces. Et comme ça, je repars dans les travaux de bâtiment. Vers la mi-septembre, le Commandant m'annonce qu'il a demandé un commandement actif et qu'il ne tardera pas à nous quitter. Je suis perplexe, car pour retrouver un chef aussi chic et compréhensif, ce sera difficile, et puis j'aimerais bien changer un peu, maintenant que la situation s'est éclaircie. J'y pense quand un jour arrive au bureau une note de service demandant des sous-officiers volontaires, parlant anglais. Quoique mon anglais soit des plus primaires, je demande au Commandant si je peux m'inscrire. Bien entendu, me répond-il, remplissez la note et je mettrai mon appréciation. Aussitôt dit, aussitôt fait, en cinq minutes, la note est rédigée et expédiée. A Dieu vat. Et le train-train continue. Le temps passe puis un jour, un télégramme arrive d'Alger, me demandant de rejoindre sans délai. C'est bien beau tout ça, mais mon nouveau Commandant m'a apprécié entre-temps. Dès son arrivée, je l'avais mis au courant de ma demande de départ. Il m'avait dit alors :

    - On a le temps, on verra ...

Mais maintenant il ne veut plus me lâcher, et par un échange de nombreux télégrammes, il cherche à faire annuler ma mutation, même le général commandant la division s'en mêle. Rien à faire, il me faut rejoindre Alger.

Heureusement que toutes ces démarches ont pris beaucoup de temps, ce qui me permet de passer Noël à la maison avec ma petite famille. Et les premiers jours de janvier 1944 me voient dans le train pour Alger. Sitôt arrivé je me présente à l'État-major où un planton m'introduit auprès du Lieutenant Colonel que je reconnais tout de suite : c'était celui qui nous commandait à Maubeuge. Il me reçoit très cordialement - Enfin, vous voilà, ils vous en ont fait, des misères, pour vous laisser partir ! Il se souvenait particulièrement de moi, parce qu'étant comptable, j'avais demandé à passer en section, c'est-à-dire en unité combattante et le Capitaine Hascouët, notre commandant de compagnie, en avait fait des gorges chaudes à leur popotte, car ce n'était pas courant. Il dirige pour l'instant le personnel de l'État-Major et me dit que je suis affecté au Commissariat des Affaires Etrangères, qui se trouve au Lycée Fromentin, service de la Valise Diplomatique.Lyc_e_Fromentin

Qu'est ce que peut bien être ce truc ?

(à suivre)

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23 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 15

Chapitre 15 – Débriefing

Jean.

Au bureau militaire où nous nous sommes présentés immédiatement, nous avons été interrogés séparément, sur les circonstances de notre évasion. Jo est assez vite autorisé à partir pour Nice, mais moi, je dois faire plusieurs navettes à Vierzon. Pourquoi ? J'ai touché mes mille francs de prime de démobilisation, comme tout le monde, je me suis acheté un bon livre pour passer le temps et j'attends en logeant au mess de garnison. Je suis alors prié de me rendre au 2° Bureau de Renseignements. Là, un Capitaine me reçoit, d'un air plutôt glacial, et me demande encore une fois de lui raconter mon passage de la ligne de démarcation. Evidamment, c'est difficile à avaler, et il aurait des doutes que cela ne m'étonnerait pas. Jo a dû lui raconter que j'ai rigolé avec le fritz, et comme il n'a rien compris, cela l'intrigue.

BournazelPendant que je parle, planté devant son bureau, il me tourne autour, perplexe, puis d'un geste brutal, par derrière, m'arrache le livre que je tiens sous le bras. Il l'ouvre, le feuillette, et prend connaissance du titre : il s'agit de la biographie du Capitaine Henry de Bournazel, tué au Maroc en 1933. Il me demande pourquoi ce livre. Je lui réponds que c'est parce que je sais qui était cet homme, que j'ai connu à Meknès, connu étant un bien grand mot, mais c'était en effet un homme qui ne passait pas inaperçu, aussi bien dans les rues que dans les brasseries qu'il fréquentait. Du coup, mon Capitaine change tout à fait de comportement, devient soudain gentil, et nous causons, comme de vieilles connaissances. Il me dit que mon histoire l'intrigue. On n'a jamais vu un officier allemand faire accompagner par une sentinelle deux évadés. Je lui assure que c'est pourtant la pure vérité, que nous avons vraiment été pris pour des clandestins de la zone non-occupée, ayant fourni tout ce qu'il fallait savoir sur mon domicile à Cannes, etc, etc …Il finit par s'en convaincre, mais me fait remarquer que l'Allemand aurait dû me faire subir quinze jours de prison pour franchissement illégal de la ligne ... Cela devait le gêner .... Il faut savoir qu'à cette époque, les évadés n'ont pas droit à la médaille, bien au contraire ! Finalement il m'apprend que je suis libre et peux partir dès demain. Je retourne au mess, et en prenant l'apéro, je vois entrer trois civils dont un avec des menottes aux poignets.

Celui qui a l'air d'être le chef vient prendre un verre près de moi, et me dit que le gars aux menottes est un récidiviste de la démobilisation, à cause de la prime. Il me déclare également qu'il m'avait soupçonné moi aussi, mais que le jour même il avait reçu de Casablanca un télégramme le renseignant sur mon identité. Je le rassure sur mon cas et en finis avec Loches. Le train pour Marseille n'est plus qu'une formalité. Mais je dois y attendre plusieurs jours car les départs sont très limités pour Casablanca. Les commissions d'Armistice, aussi bien italienne qu'allemande étant, parait-il, très pointilleuses dans leurs contrôles. Trouvant que la comédie a assez duré, au bout de quelques jours je me rends au bureau des départs pousser une gueulante. Enfin, on me glisse dans un contingent de jeunes appelés du Service du Travail en partance pour Oran. A la frontière marocaine, à Oujda, nous faisons une grande pause pour les formalités de douane. J'en profite pour faire un tour dans la gare. J'aperçois un légionnaire, tiré à quatre épingles. Je lui demande s'il veut bien envoyer un télégramme que je lui tends avec de quoi boire un coup, ce qu'il fit. Dans un train bondé, je quitte cette ville, direction la maison. Le trajet est long, et je suis impatient d'arriver. En gare de Casablanca, j'ai l'immense joie d'être attendu par ma chère Lulu et notre petite Claudie. Le cauchemar est fini, enfin, c'est le bonheur qui nous attend.

(à suivre)

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22 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 14

Chapitre 14 – Mon mari est un lion !

 Lucie : C'est le treize février que Jean m'adressa le télégramme "AFFAIRE TERMINEE, J'ARRIVE !", le jour où il est passé en zone libre. J'ai reçu le télégramme le jour même. C'était signé KIEN MENS. Mal orthographié. La bonne me dit, à une heure, alors que je rentrais pour le déjeuner :
- Madame, Madame, il y a un télégramme pour vous!
- Un télégramme ?
Deux mois et demi plus tôt, j'avais reçu la lettre de Jean m'informant de son échec en Belgique. J'avais aussitôt écrit : "Viens, je t'attends", la lettre l'avait suivi au camp de représailles. Et c'est pourquoi il était reparti. Le vendredi 13, à une heure de l'après-midi, j'ouvre donc le télégramme :
AFFAIRE TERMINEE, J'ARRIVE, signé « KIEN MENS ».
- Mon mari s'est évadé, mon, mari s'est évadé ...
et je me trouve mal. La porte était ouverte ...
- Madame, Madame, criait la petite bonne qui avait tout juste dix-huit ans, du fond du couloir une voisine alertée par les cris, vient, Zizou descend ... Je reviens à moi:
- Mon mari arrive, mon mari arrive, mon mari est un lion, il s'est évadé !

Alors, je suis descendue dans la rue, j'accostais tous les passants avec mon télégramme à la main, je les prenais par les épaules pour leur dire, leur crier que mon mari arrivait, qu'il était un lion ... J'ai tout laissé, Claudie, la bonne, Zizou ..... Et puis je me suis mise à chercher partout une carte pour savoir si Loches, d'où venait le télégramme, était en zone occupée ou non occupée ... Personne n'avait une telle carte réellement à jour, ici, au Maroc ... C'était l'heure de retourner au bureau, mon patron m'attendait à deux heures. Tout m'était égal, je pleurais, je riais, j'arrive au bureau :

ligne_d_marcation- Monsieur, vous n'avez pas une carte interzones ? Non ? Comme c'est malheureux ! Mais vous savez, mon mari s'est évadé, mon mari est un lion ...

- Mais Madame, il ne faut pas vous mettre dans des états pareils, rien ne nous dit qu'il n'est pas encore en zone occupée ....

- Mais ne me découragez pas, je vous en prie ! Mon mari s'est évadé, mon mari est un lion ... Le soir, le télégramme était usé, je ne sais plus ce qu'il est devenu, mais dans mes mains, il n'y avait plus rien ...

Et puis, plus de nouvelles. Je vais voir le colonel des Zouaves, le Colonel Piquemal, dont le fils était prisonnier lui aussi. Sa femme m’accueille gentiment. Si seulement son fils pouvait s’enfuir….

J’étais jusque là enfermée dans un mur je ne crois pas en Dieu, mais certains jours, avec la petite très souvent malade, le soir je pleurais et priais : - Mon Dieu, rendez-moi le père de mon enfant ! Sacré nom de Dieu, il ne rentrera donc jamais ? le dimanche soir, surtout, ou les soirs de fête, c’était toujours le mur. Jean amis un mois avant de pouvoir rentrer. Mais là, c’est à lui de le raconter.

(à suivre)

 

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21 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 13 (2)

 Chapitre 13 – Evasions (2)

ligne_de_d_marcation

Je respire mieux, mais tous les gens du compartiment qui savaient à quoi s'en tenir, poussent un ouf de soulagement, surtout la mère du petit, devenue un instant verte de peur.  Quant à Jo, resté dans le couloir, il avait vu arriver la patrouille et s'était cramponné sur le marchepied, à l'extérieur. Arrivés Gare du Nord, nous passons entre deux haies de soldats, en tenant chacun un enfant par la main. Quelques pas plus loin, le couple avec enfants nous quitte, au grand soulagement de la maman qui nous dit avoir eu très peur pour nous. Il est très tard, le couvre-feu n'est pas loin de sonner. Nous trouvons dans les environs immédiats de la gare un hôtelier qui veut bien nous héberger, mais à la condition que nous soyons partis avant 6heures du matin, à cause du contrôle des fiches que bien entendu nous ne remplissons pas. C'est d'accord, et à l'heure dite, nous revoilà sur les trottoirs. Comme nous avons du temps, nous allons à pied jusqu'à l'Etoile où tout près, rue du Débarcadère N°15, Lulu a une cousine qui habite Nous nous présentons donc chez Jean Billon, qui est le mari de cette cousine. L'accueil est des plus amicaux car Jean fait partie d'un réseau de résistants, et il est tout heureux, ... et nous donc ! Nous ne pouvions pas mieux tomber.

Dès le lendemain, je pars avec Jean à la recherche d'un moyen pour passer la ligne de démarcation. Dans les bistrots où Jean a ses contacts, nous sommes reçus avec joie et curiosité, fêtés, et il en est très fier. Jo, lui, n'est pas très chaud pour ces ballades en ville, qu'il trouve dangereuses, et préfère disputer des belotes à la maison avec la cousine et une de ses copines, tout en prenant le thé . Ayant obtenu par des copains un mot de passe pour une filière, nous partons en train pour Tours,  puis en car pour Reignac.

Le car s’arrête juste devant le bistrot qui m’a été indiqué. J’entre, suivi de Jo, tenant à la main mon petit papier d’identification, que je dois donner à la patronne qui est justement derrière son bar. Au moment de lui adresser la parole, je la vois prise de panique et en même temps j'aperçois dans le miroir derrière elle deux soldats allemands qui nous suivent. Aussitôt je laisse tomber mon petit papier dans l'évier où elle lave les verres. Il disparaît en vitesse dans l'évacuation ....Je n’ai pas le temps de commander un verre, que le chef de patrouille nous demande ce que nous faisons là et d’où nous venons. Je lui raconte une histoire de vélos, que nous devons récupérer, cela ne l’intéresse pas du tout et il nous intime l’ordre de le suivre chez son chef, ce qui est fait en quelques minutes.

Celui-ci, une armoire à glaces d’au moins cent kilos, lieutenant de son état, nous demande nos portefeuilles dans un français à faire braire un âne. Son sous-fifre lui dit alors que ce n’est pas la peine de se fatiguer et que je parle allemand car, chemin faisant, nous avons discuté. Cela lui fait plaisir, et a l'air de le mettre dans de bonnes conditions à notre égard. J'ajoute que ma connaissance de l'allemand me remplit d'admiration pour son pays et son grand chef, qu'il était nécessaire de faire une Grande Europe, etc, etc ... Pendant ce temps, il fouille mon portefeuille, y trouve la photo de ma Lulu avec notre petite Claudie et s'exclame:

- Moi aussi, j'ai une petite fille,
Et aussitôt, il sort aussi une photographie. Je m'aperçois qu'il y est en uniforme de sous-officier. Je saute sur l'occasion pour lui filer un vache de coup de "brosse à reluire", qui le fait doubler de volume.
Le temps passe, et il va bientôt faire nuit. Il me demande, confidentiellement, ce que nous faisons dans les parages.
    - Et bien, je vais tout vous dire, nous travaillons en zone non-occupée et nos femmes sont à Paris depuis l'Armistice, nous ne les avions pas vues depuis et nous avons pris le risque de venir passer quinze jours avec elles, voilà, tout le drame est là ...
Il me demande encore par où nous sommes passés à l'aller, je lui réponds : par Vierzon. Alors il part d'un gros rire et me dit que cela ne l'étonne pas, que c'est une vraie passoire, et nous en rions ensemble. Pendant ce temps là, Jo qui n'a rien compris, se demande ce qui se passe. Au bout d'un moment, le Lieutenant appelle celui qui nous a arrêtés et lui demande :
    - Qu'est-ce qu'on fait de ces deux zèbres ? - On avisera demain, mais il va falloir les loger. J'ai une meilleure idée, envoyez-moi la sentinelle.
Il s'en va, la sentinelle arrive et au garde-à-vous écoute les ordres de son chef :
    - Tu vas prendre le chemin de la forêt et tu les accompagnes jusqu'à la barrière de X., exécution !

Je le remercie chaleureusement et lui promets, si nous devons revenir, de ne pas passer dans son secteur afin de lui éviter des ennuis, nous saluons militairement, et, flanqués de notre cicérone, nous nous enfonçons dans la nuit. Au bout de quelques kilomètres, notre guide, qui est Tchèque, ce que j'ai appris en marchant, voudrait nous laisser aller tous seuls, pour ne pas avoir à faire deux fois la route. Pas du tout, pas du tout, que je lui rétorque, un ordre est un ordre et il faut l'exécuter jusqu'au bout, même si nous devons te porter .... Personnellement, en effet, je redoute une mauvaise rencontre avec une patrouille qui ne serait pas du même avis que son chef. Il fait la gueule, mais alors de ça, on s'en fout ! Je lui propose même de lui porter son fusil, ce qui le fait quand même rigoler.

controleNous marchons encore plus d'une heure et arrivons devant une grande barrière faite de gros troncs d'arbres et haute de deux mètres. Nous l'enjambons facilement et lui souhaitons bon retour, alors que nous, il ne nous reste que quelques centaines de mètres pour trouver un bistrot, avec une envie de courir qui nous démange.

Il est tard. Pas besoin de faire un dessin au patron pour lui dire qui nous sommes. En nous voyant entrer, il nous dit qu'il a compris tout de suite, que nous ne sommes pas les seuls par ici. Il nous restaure et nous loge, et le lendemain en partant, nous indique le Centre Démobilisateur. Nous y allons d'un bon pas et commençons les formalités, il y a pas mal de papiers à remplir. Auparavant, nous sommes passés à la Poste, pour expédier un télégramme chez nous, annoncer la bonne nouvelle. C'est ainsi que nous apprenons que nous sommes à Loches, ce Vendredi 13 février 1942, et je câble à ma petite Lulu : "AFFAIRE TERMINEE, J'ARRIVE"

Tout à ma joie, j'oublie même de lui dire "Bons baisers !"

 

(à suivre)

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Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 13 (1)

Chapitre 13 – Evasions (1)

Je reste un peu interloqué, Je le regarde bien dans les yeux et lui réponds : - Et alors?

- Suis-moi !

J'appelle Jo, qui est juste devant nous, et nous rebroussons chemin en suivant le gars Nous revenons sur les quais. Il nous fait monter dans une navette de banlieue en nous disant :

- Ne vous en faites pas pour les billets, sur ce tortillard il n'y a pas de contrôle. Puis il s'installe dans le compartiment voisin, en nous promettant de nous faire signe quand il faudra descendre. Nous passons plusieurs stations, proches les unes des autres, puis il nous fait signe de descendre et de le suivre à quelques pas. Il fait nuit noire depuis déjà un bon moment et avec le black-out, nous nous efforçons de ne pas le perdre de vue. Au bout de deux à trois kilomètres, il entre dans une maison, et nous le suivons. Il nous dit qu'il a bien compris que nous étions des prisonniers évadés, mais que maintenant il va falloir le prouver. La chose n'est pas difficile et vite réglée, nous avons sur nous tout ce qu'il faut pour ça. Mais quand même, nous qui pensions être anonymes, notre vanité en prend un coup. Nous sommes alors pris en mains par des femmes, très sympathiques et très efficaces. L'homme s'en va, nous disant de rester tranquilles, qu'il reviendra bientôt. De temps en temps, quelqu'un sonne à la porte. Alors, en courant mais sans faire de bruit, nous quittons notre chambre où nous sommes bien couchés et nourris, pour nous cacher au fond du jardin et nous réfugier dans les WC. Lorsque l'alerte est passée, on vient nous chercher. Nous restons là cinq à six jours, perdant un peu la notion du temps, d'autant plus qu'après la cellule, ce séjour fait un peu figure de paradis. Je saurai plus tard que cette attente était une mesure de sécurité.

Un jour notre gars arrive et nous annonce que le départ est pour le soir même. Il est accompagné d'un homme d'une cinquantaine d'années, certainement un ancien combattant de 14-18. Celui-ci nous scrute droit dans les yeux, puis, s'adressant à moi, il me demande si je suis volontaire pour passer de l'autre côté de la frontière un document très important. Évidemment, je suis d'accord. Alors il déplie une grande carte topographique de la vallée du Rhin, sur laquelle sont indiqués tous les dépôts de munitions, de carburants et bien d'autres points sensibles que la Résistance a pu repérer. C'est, me dit-il, très important pour les Alliés, et c'est pourquoi il est impératif de réussir. Si je suis pris, les Fritz ne me feront, cette fois, pas de cadeau. J'encaisse ces paroles réconfortantes, et en même temps je glisse le plan soigneusement plié, entre ma cuisse et mon caleçon.

Quand tout est en ordre et l'heure venue, l'Ancien appelle deux gamins de huit à dix ans, porteurs chacun d'un sac de pommes de terre, et nous dit : - Voilà vos guides. Nous prenons les sacs sur notre dos, les enfants nous précèdent et nous filons par la nuit noire et glaciale. Il y a beaucoup de neige. Nous marchons longtemps à travers champs, puis enfilons un étroit sentier encaissé, où la neige m'arrive à mi-ventre. Avec le sac et la neige, je transpire à grosses gouttes ... Une haie vive borde le haut du sentier, derrière laquelle, par endroits, nous devinons la silhouette emmitouflée d'une sentinelle. Il faut faire vite et surtout sans bruit, le chemin monte et n'en finit pas. A un moment je ne vois plus personne devant moi. Je panique un peu, craignant d'avoir perdu le contact, puis je me ressaisis vite et au bout d'un moment, je retrouve le gamin qui m'attend tranquillement, en me disant qu'à partir de là, il n'y a plus rien à craindre. Une demi-heure après, nous entrons dans une ferme, où un accueil chaleureux nous est fait. Le maitre de maison nous demande la carte que je m'empresse de lui remettre. Il s'en montre vraiment heureux et me félicite, en me disant qu'une fois parvenue chez les Alliés, et il en a le moyen, elle va leur permettre de faire du bon boulot. Nous bavardons un moment, puis un matelas est étendu juste devant la cuisinière, pour un bon repos. Nous savons que nous nous trouvons à Disons, province de Verviers, Belgique.gare_Verviers

Le matin, réveil détendu. Pendant que nous prenons un bon café au lait, le maitre de maison envoie sont grand fils à la gare nous prendre un billet pour Paris. Il nous a échangé nos marks allemands contre des francs français et à 13 h. 20, c'est le départ pour la capitale. Le train est archicomble. Nous faisons la majeure partie du trajet debout dans le couloir, tout est calme. Vers le soir, un jeune couple accompagné de deux enfants de trois à cinq ans nous offre une place assise. Je suis juste en face de la dame, je prends le gamin sur les genoux. Avec la chaleur et le ronronnement du train, celui-ci dort comme un bienheureux qu'il est. ... Arrive une patrouille de contrôle. L'officier me demande mes papiers, alors, avec un geste d'humeur, je fais semblant de les chercher tout en faisant comprendre que je vais réveiller l'enfant. Aussi, avec un geste apaisant de la main, il dit - Gut, Gut ! Je lui dis quand même merci.

 

(à suivre)

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20 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 12 (1)

Chapitre 12 : Heimweh (1)

Jean : Un jour que je suis de renfort dans une équipe de béton, je me chamaille violemment avec le chef de chantier, en venant presque à nous battre : je ne laisse pas le temps aux hommes de mettre le ciment dans la bétonnière, et il s'en est aperçu. Le lendemain, je suis renvoyé à Stagard. Les plus marris sont les gardiens, qui perdent ainsi leur secrétaire. Arrivé au camp administratif, avant que mon cas ne soit jugé, je me glisse dans le premier commando en partance. Nous sommes une centaine.

bremenNous arrivons à Brême, dans un camp assez vaste, camouflé en quartier ouvrier par l'apport de charpentes pentues sur le toit de nos baraques, et qui se trouve juste dans le prolongement d’un terrain d’aviation. Nous sommes nombreux, et chaque matin nous partons par petits paquets, pour nous rendre en ville, à diverses corvées. Le contact avec les civils est assez facile, aussi le marché noir et le troc battent son plein. Avec les colis que ma chère Lulu m'envoie régulièrement, surtout le tabac que je lui ai demandé, moi qui ne fume pas, et les sardines, j'arrive à me constituer un petit magot, ce qui me permet d'acheter des vêtements civils.

A Stagard, j'ai lié connaissance avec un Niçois, Jo Chili, avec qui je parle d'évasion à mettre au point. Il est taxi de son état, plus costaud que moi, et me dit faire de la boxe. C'est rassurant et peut toujours servir, le cas échéant ... Nous nous retrouvons tous les deux à Brême, ce qui nous permet de reprendre nos projets. Pour ma part, je travaille sur un grand chantier, au milieu d'un parc public. C'est une grande bâtisse haute de dix mètres, sans fenêtre, dont les murs ont une épaisseur peu commune. Ce bloc de béton est surmonté d'un charmant chalet en bois, qui sert de mess aux officiers d'aviation, qui toute la journée vont et viennent. Il y a très peu d'ouvertures pour rentrer dans ce bloc. Un jour pourtant, je me glisse à l'intérieur, chose strictement "verboten". J'aperçois une immense salle, avec en son centre, une grande glace claire sur laquelle sont tracés des cercles concentriques et d'autres signes conventionnels. Je ne peux en voir davantage car un gardien arrive en gueulant et me fais sortir. Cela ne fait rien. J'ai compris de quoi il retourne.

Le cinq décembre 1941, après une dernière mise au point, que nous croyons minutieuse, à peine arrivé sur le chantier, je quitte ma capote, je troque mon calot pour une casquette civile, modèle commun, et je m'en vais vers la gare. Le copain arrive presque en même temps que moi, et pendant qu'il m'attend, je vais au guichet et demande deux places pour Stolberg, petit patelin proche d'Aix-Ia-Chapelle. Comme nous sommes très en avance, nous faisons à l'extérieur de la gare une petite promenade, jusque dix minutes avant le départ. Tout se passe tranquillement, nous sommes contrôlés pendant le parcours, par une femme qui me dit que ce train ne s'arrête pas à Stolberg, qu'il faudra descendre avant pour prendre la navette. Comme les contrôles sont rares, nous décidons de nous laisser conduire jusqu'à Aix-la-Chapelle, but réel de notre voyage. Nous y arrivons par nuit noire, avec du crachin. Nous sortons de la gare et filons droit devant nous. Au bout d'un moment, je veux vérifier notre cap. Nous cherchons un coin sombre pour nous arrêter et je sors ma boussole. Sous la veste, à l'aide d'un briquet, nous constatons que l'aiguille s'affole. Zut alors, pourquoi ? Nous marchons quelques pas pour nous apercevoir que nous nous trouvons sous un énorme pont métallique. Ouf ! Rien de grave. Deux cents mètres plus loin, et à l'air libre, je refais le point, la boussole marche bien mais c'est nous qui nous dirigeons à l'opposé de notre projet. Rectification.

Nous sortons de la ville vers 21 heures et prenons à travers champs, tout droit. Nous marchons d'un bon pas jusqu'à plus d'une heure du matin, après avoir traversé ruisseaux, chemins, clôtures, toujours tout droit. A un moment, nous traversons une haie vive relativement épaisse, qui clôture un champ. Nous sommes à peine debout de l'autre côté qu'à dix mètres, un garde arme sa mitraillette en criant "HaIt". Inutile de faire les malins, nous sommes faits comme des rats. Alors là, j'entends les récriminations du copain, il n'en finit pas de me dire qu'il l'avait prévu, que ça allait nous coûter cher, etc .... Pourtant, je croyais bien avoir correctement fait mes calculs et évalué les distances parcourues. Je pensais bien être en Belgique depuis quelques kilomètres .... En fait, depuis un bon moment, nous marchions détendus, tout juste si nous ne chantions pas. Pour comble d'amertume, notre gardien nous dit :

    - C'est dommage pour vous, vous n'aviez plus que cinq cents mètres à franchir pour être en Belgique.

    - Merde alors ! Il nous ramène donc vers la ville et, chemin faisant, il m'explique que depuis 1940, la frontière a été déplacée de plusieurs kilomètres, car la région d'Eupen et Malmédy a été rattachée directement à l'Allemagne, comme avant 1914. vous m'en direz tant ! Mon chagrin ne m'empêche pas de bien "photographier" de mémoire le paysage et de prendre des repères, pour la prochaine fois, car il n'y a plus qu'à recommencer. Et le plus tôt possible serait le mieux. Le garde nous emmène à la prison civile d'Eupen. Fouille et confiscation de nos marks civils. Nous sommes enfermés dans une cellule où se trouvent déjà une dizaine de candidats malheureux à l'évasion. Le moral n'est pas abattu pour autant. C'est un vrai marché aux renseignements sur la meilleure façon de s'y prendre pour réussir la fuite, d'autant plus que les murs sont remplis de graffitis nous donnant nombre de conseils. Par exemple : pas de béret basque, pas de paquet sous le bras, tout ça, ça fait trop français. Et surtout ne pas prendre le tramway qui vient d'Aix-Ia-Chapelle, car il passe juste devant la prison et si son wattman a repéré un individu douteux parmi les voyageurs, il s'arrête carrément devant la prison, sonne d'une façon convenue, et le flic de service n'a plus qu'à sortir pour venir le cueillir.

Le surlendemain de notre arrivée, le "Schupo", qui est belge, mais déguisé en allemand, à cause de l'annexion, en nous apportant le café du matin nous apprend l'attaque, par les japonais, de Pearl Harbour. Le moral fait alors une remontée en flèche. Pour le coup, nous sommes certains que les Fritz sont foutus. Mais quand? Difficile à évaluer ... Un matin, un jeune officier tout rutilant entre brusquement dans la cellule et se dirige tout droit vers une cachette, qu'il fait déplacer. Il se met à brailler comme un veau. Nous nous approchons pour voir et à notre surprise à tous, nous découvrons une ébauche de tunnel : le plancher est découpé et le trou doit mesurer un mètre de profondeur sur cinquante centimètres de côté. Du regard, j'interroge tous les copains. Tous innocents. Et l'autre continue à nous abreuver d'injures, en nous disant que pour la réparation, il nous confisque tous nos marks civils. Au moment où il va franchir la porte pour s'en aller, je me plante au garde à vous, et dans mon meilleur allemand, je luis déclare que si c'était pour en arriver à çà, il n'avait pas besoin de jouer cette comédie, dont nous n'étions pas dupes.

Une autre nuit, avec une fourchette tronquée, je parviens à ouvrir notre cellule. Dans le couloir, je vois nos chaussures bien alignées. J'avance jusqu'à la porte qui donne sur l'extérieur. Elle est blindée et inviolable avec les moyens du bord. Pas question d'aller plus loin, mais cela ne fait rien, ces quelques pas m'ont fait du bien. Je reviens dans la cellule, et pour ne pas causer d'ennuis à notre gardien, qui est chic, je referme la porte. Trois ou quatre jours après, un garde en armes vient nous chercher, mon copain et moi, et nous conduit par le train au camp disciplinaire Arnold Willers près de Dürren. Camp sinistre, où il y a déjà beaucoup de Russes, tous dans un état de santé épouvantable. Nous logeons dans une baraque à part, où ne se trouvent que des évadés en rupture de camp. Cette baraque a le privilège, la nuit, de recevoir de temps en temps un coup de fusil de la part d'une sentinelle qui doit s'ennuyer. .. Et c'est comme ça que le copain couchant au dessous de moi a le poignet traversé par une balle. Inutile de faire quoi que ce soit, ils en profiteraient pour tirer en rafales. Le gars se confectionne un pansement d'occasion, et le matin s'en va à l'infirmerie. Ce n'est pas grâve, mais ça flanque tout de même la trouille.

(à suivre) 

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Posté par mpbernet à 13:39 - Affaire terminée, j'arrive - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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